Les lycéens des Pays de la Loire ont choisi leur livre et leur BD préférés de l’année
Ce sont 650 jeunes qui ont participé pour décerner ce 12e prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire, dévoilé ce mardi 20 mai, à l’abbaye de Fontevraud (Maine-et-Loire). Les lycéens de la région ont désigné Beata Umubyeyi Mairesse, auteure franco-rwandaise, survivante du génocide des Tutsis, au Rwanda, comme lauréate du meilleur roman
Dans Le convoi, Beata Umubyeyi Mairesse revient sur son sauvetage lors du génocide au Rwanda. Un récit émouvant, qui est aussi une réflexion quant au regard porté sur l’Afrique.
Il faut l’écouter. Prendre le temps. Laisser les silences percer le mur du vacarme dans ce café bruyant. Beata Umubyeyi Mairesse est une survivante. Elle aurait dû trouver la mort lors du génocide perpétré au Rwanda en 1994. Un million de Tutsis et de Hutus modérés massacrés en quelques semaines à coups de machettes et de bâtons.
Cette tragédie la hante. Chaque année au mois d’avril, elle fait la liste des personnes qui pourraient l’aider au cas où. Jamais tout à fait en paix. Au terme de quinze ans « d’un cheminement incertain aux confins de mémoires étiolées », celle qui n’était qu’une adolescente en 1994 a repris le fil de son histoire. Une enquête patiente faite de doutes et d’espoirs, de retrouvailles.
Plus qu’un témoignage
De ces photos jaunies, des mots sortis de l’abîme, elle tresse un récit émouvant Le convoi (1), qu’elle aura mis plusieurs années à écrire. Plus qu’un témoignage, ce livre est une plongée dans les noirceurs de l’humanité, une profonde réflexion sur le bien et le mal, les ambivalences de nos comportements. C’est aussi un message d’optimisme.
À quoi tient la vie finalement ? « Une chaîne de petits gestes de bonté », veut croire aujourd’hui Beata Umubyeyi Mairesse. « Même s’il ne faut rien en attendre lorsque vous le faites. »
C’est en tout cas le message qu’elle transmet à intervalles réguliers lorsqu’elle intervient dans les écoles pour partager son expérience. « Avoir quelques connaissances sur le monde dans lequel vous grandissez, sur les hommes et les femmes qui nous dirigent ou plus largement sur les enjeux politiques du moment peut vous être utile. Ne négligez jamais cela », dit aux écoliers celle qui, après avoir trouvé refuge dans une famille près de Lille, a travaillé pour des ONG internationales avant de s’installer en 2007 à Bordeaux où elle coordonne des projets de prévention en santé.
Le mendiant de Butare, sauveur d’un jour
Lui revient en mémoire cette scène à Butare face aux génocidaires armés de machettes. Avec sa mère, rien ne semble pouvoir la sauver. Un jeune homme s’avance. « Je les connais, elles sont françaises. » Il avait suivi les tueurs « comme on va au spectacle » et aurait pu hurler avec les loups.
Le mendiant de Butare, celui auquel sa mère « donnait parfois un peu d’argent pour qu’il aille gonfler les pneus de nos vélos » leur a sauvé la vie. Mais on a vu aussi des Rwandais s’en prendre à leurs voisins dans un déferlement de violences, confie-t-elle aussi. Des institutrices « être violées ou découpées par les élèves auxquels elles avaient appris à lire et à écrire ».
Cette scène, sueurs froides, jambes flageolantes, on la revit avec elle dans le livre. Sur la chaussée gisent les corps de jeunes hommes assassinés. Et puis ce geste. Elle cueille des fleurs et les dépose à leurs pieds. Sans regarder les plaies. Peut-être pour ne pas se laisser envoûter par le vertige du mal. « En cette saison de sang, chaque jour semblait durer une éternité. »
Cette bonté d’un instant, une « énigme »
Les Justes ne l’ont parfois été qu’un bref instant. Et de façon si mystérieuse. Dans L’aube à Birkenau, Simone Veil racontait avoir eu la vie sauve grâce à Stenia, l’une des gardiennes du camp réputée pour sa férocité. Des années plus tard, l’ancienne déportée parlait de ce geste comme d’une « énigme ».
Ce sera aussi le cas de l’attitude du préfet du Butare l’autorisant avec sa mère à prendre place dans ce convoi mis en place par l’ONG Terre des hommes et destiné à sauver de jeunes orphelins. Ni l’une ni l’autre ne correspondaient aux critères demandés. Pourquoi a-t-il accepté ? « Peut-être pour se racheter une bonne conduite ? Je ne veux pas savoir. Ni le rencontrer. » Ce préfet génocidaire sera ensuite condamné à 25 ans de prison.
« La banalité du bien »
À Jérusalem en 1961, lors du procès d’Adolf Eichmann, l’une des chevilles ouvrières de la Shoah, Hannah Arendt avait parlé de « la banalité du mal » pour essayer de comprendre ce qui avait conduit à la plus grande tragédie du XXe siècle. Beata Umubyeyi Mairesse lui renvoie en écho « la banalité du bien ». Et jour après jour, « cette chaîne de petits gestes dont on ne sait jamais où ils vous mènent ».
Le convoi invite aussi à s’interroger sur notre perception de l’Afrique souvent méconnue ou lue à travers le prisme de nos préjugés. Le Rwanda n’y échappe pas. « Au printemps 1994, le discours dominant consista à présenter la violence comme le résultat d’une haine atavique entre Hutu et Tutsi. Ni les reporters sur place, ni les commentateurs sur les plateaux télévisés ne semblaient avoir une connaissance suffisante de l’histoire de ce petit pays. »
Entraînant parfois des contresens comme elle le rappelle aussi. Avec des photos mal légendées prises par les plus grands noms du photoreportage, James Nachtwey, Sebastiao Salgado ou le français Gilles Peress. Un appel à ouvrir les yeux et rester exigeant. « N’allez pas croire que la propagande ne fonctionne que sur des paysans africains en majorité analphabètes », rappelle-t-elle.

Le pays des mille collines
Densément peuplé, 13,2 millions d’habitants en 2022, le Rwanda a une superficie équivalente à celle de la Bretagne, 26 338 km2. Il est situé dans la région des Grands lacs. Dans le cadre d’une politique de réconciliation nationale, la carte d’identité qui mentionnait l’appartenance au groupe hutu ou tutsi a été supprimée. L’apprentissage de l’anglais qui a pris le relais du français à l’école. Une façon pour le gouvernement rwandais de punir la France pour son soutien accordé au régime hutu jusqu’en 1994. La stabilité politique du Rwanda lui a permis de connaître une croissance soutenue depuis 1995. La République démocratique du Congo l’accuse en revanche de participer à la déstabilisation de son pays en contribuant aux troubles dans la région du Kivu.
Le rapport Duclert
Le soutien apporté par la France au régime hutu responsable du génocide a fait l’objet de multiples controverses. Pour clarifier la situation, le Président de la République Emmanuel Macron a confié à une commission d’experts et d’historiens de faire la lumière en ouvrant les archives. Ce rapport a été rendu public en 2021. « Le génocide aurait pu être évité et même arrêté par un engagement résolu de la communauté internationale, à commencer par celui des Nations Unies », écrivent les auteurs de ce rapport dirigé par le chercheur Vincent Duclert.
Rapprochement avec la France
Dans son agenda africain, la réconciliation franco-rwandaise a fait partie des priorités d’Emmanuel Macron. Il s’est rendu en visite officielle au Rwanda en 2021. La France « n’a pas été complice », mais elle a fait « trop longtemps prévaloir le silence sur l’examen de la vérité », a-t-il déclaré lors d’un discours prononcé au Mémorial du génocide à Kigali, la capitale du Rwanda. Précisant également à cette occasion que « seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être pardonner, nous faire le don de nous pardonner ». Et reconnaissant que si la France « n’a pas été complice », elle est restée « de fait aux côtés d’un régime génocidaire ».
L’autre génocide africain
En Namibie de 1904 à 1908, les Allemands ont procédé à une quasi extermination des Hereros et des Namas. Un massacre qui a été reconnu rétrospectivement comme génocidaire par l’Allemagne en 2021.
(1) Flammarion, 336 p., 21 €.
