17è D TO C — (Lc 11,1- 13)
Nous avons quitté Marthe et Marie. Si l’évangile selon Luc nous place toujours sur ce long chemin qui mène Jésus depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem, l’endroit où l’évangéliste situe le passage lu aujourd’hui est précisément flou : un certain lieu. Ainsi la demande du disciple peut rejoindre celle du lecteur où qu’il soit. Remarquons au passage que les enseignements de Jésus sont souvent la réponse à une question qui lui est adressée, ici : « Seigneur, apprends-nous à prier ».
La prière du disciple
Une prière issue d’un cœur filial. « Père » : ce mot tout simple exprime la relation de Jésus avec Dieu, et le nom par lequel il l’invoque lui-même1. Ici à nouveau le disciple peut et doit imiter son Maître : à la suite de Jésus il reconnait et invoque Dieu comme Père, donateur de vie plein de miséricorde (6,36). Avec cette conscience filiale, il peut entrer dans les intérêts de ce père, comme l’avait fait Jésus à 12 ans. « Soit sanctifié ton Nom, vienne ton Règne ! » (v.2) : c’est la demande prioritaire concernant l’accomplissement du dessein salutaire de Dieu.
Quant aux trois demandes concernant les intérêts de l’homme, l’emploi du « nous » montre que c’est aussi une prière issue d’un cœur de solidaire. C’est la prière qui sera caractéristique de la communauté des disciples de ce Maître-là. C’est une prière où les disciples se situent comme des pauvres, qui attendent tout de Dieu, au plan matériel (le pain de chaque jour, v.3), comme au plan spirituel (le pardon des péchés, v.4).
Cependant la finale : « Ne nous introduis pas en tentation (ou dans l’épreuve) » montre que c’est également une prière issue d’un cœur humble. La même recommandation sera renouvelée avec insistance au mont des Oliviers : « priez pour ne pas entrer en tentation » (22,40 et 46).
La prière des trois amis
Cette parabole n’illustre pas seulement la persévérance dans la prière, sur laquelle insisteront les v.9 à 13. Elle est surtout une image frappante de la prière d’intercession. La situation qui commande la requête audacieuse est celle de la pauvreté solidaire : « Je n’ai rien à offrir » à l’ami arrivé de voyage (v.6). Parce qu’il ne s’agit pas d’une démarche égoïste, et que ce qui commande c’est l’urgence du besoin d’autrui, je puis avoir la liberté d’importuner sans vergogne, celui qui a des pains en réserve. Mais cet appel à l’Autre n’est pas un alibi, la remise à l’Ami suprême du soin de secourir le premier compagnon ; c’est une aide demandée pour être à même d’agir efficacement, de servir celui qui a escompté l’hospitalité de son ami.
Ceci est une « parabole », et l’on peut bien lire dans le partage du pain qu’elle évoque le partage de « biens spirituels » (cf. le v.13). Il n’empêche que l’image même que Jésus a choisie est en forte résonance avec tout l’enseignement évangélique sur la pratique du don (cf. 6,38) et de l’accueil fait aux démunis (cf. 3,11 et plus loin 14, 12-14), qui implique le partage des biens matériels, insistance propre à Luc comme on le sait.
S’il ne faut pas se hâter de spiritualiser l’évangile, c’est cependant Luc qui spécifie finalement : « les bonnes choses » (Mt 7,11) que le Père donnera sûrement à ceux qui le prient se concentrent dans le don de l’unique nécessaire, l’Esprit-Saint (v.13). Demander l’Esprit-Saint, c’est demander ce qui permet de sanctifier le Nom de Dieu en œuvrant pour l’avancement de son Règne. Plus loin, l’assistance du Saint-Esprit sera promise aux disciples, quand il leur faudra témoigner dans la persécution (12,12).
L’intercession d’Abraham
Un autre modèle de prière d’intercession solidaire qui nous est offert en Gn 18 (1è lecture), celui d’Abraham. À ses yeux, en effet, il est exclu de faire mourir l’innocent avec le coupable. Il est permis en revanche, de penser qu’un groupe de justes puisse amener les méchants à se détourner de leur mal. Dès lors, qu’est-ce qui doit prévaloir ? La volonté de punir, ou le désir de faire vivre ? En argumentant comme il le fait, c’est bien la bénédiction qu’Abraham espère attirer finalement sur Sodome. Non seulement, il démontre un sens aigu de la justice qui n’exclut pas la miséricorde. Mais il montre encore à quel point il a fait sien le projet divin de bénir à travers lui tous les clans de la terre — jusqu’à Sodome, si possible.
« Il n’est pas écrit : les pécheurs disparaîtront de la terre, mais : les péchés disparaîtront. Prie pour qu’ils se repentent, il n’y aura plus de pécheurs » (Rabbi Méir, 2è s.)
1Cf. 2,49; 10,21 ; 22,42; 23,46 et 24,49
