Sur le site du Journal La Croix
Laurent de la Résurrection est l’un des maîtres spirituels de Léon XIV. Ce carme déchaux français du XVIIe siècle, simple frère convers, est le chantre de la « pratique de la présence de Dieu ». Une spiritualité qui, aux dires du pape, peut rien de moins qu’aider à « goûter une anticipation du paradis ».
« Avec les écrits de saint Augustin et d’autres livres, c’est l’un des textes qui ont le plus marqué ma vie spirituelle et m’ont guidé sur le chemin de la connaissance et de l’amour du Seigneur », écrivait le 11 décembre 2025 le pape Léon XIV, en préface d’un ouvrage consacré au frère Laurent de la Résurrection (1). Ce discret religieux français du XVIIe siècle, méconnu en France mais très lu outre-Atlantique, également chez les protestants et les anglicans, est en effet considéré comme un maître spirituel. « Brother Lawrence a connu une sorte de célébrité dans des milieux qui autrement seraient restés sans intérêt pour l’oraison silencieuse et les exercices spirituels », disait de lui l’écrivain et philosophe britannique Aldous Huxley.
Nicolas Herman – son nom de baptême – est né en 1614 à Hériménil, petit village de Lorraine, alors duché indépendant. Fénelon a donné de lui cette description : « Le frère Laurent est grossier par nature et délicat par grâce. » Il commence par choisir « la profession des armes », s’engageant dans les troupes du duc Charles IV en guerre contre la France, au milieu de la guerre de Trente Ans. Blessé, il devient un temps laquais, puis entre chez les carmes à Paris, en plein renouveau de la vie spirituelle française porté par la Contre-Réforme. Il y sera simple frère convers – ces frères dits « laïcs », chargés des aspects matériels –, cuisinier pendant quinze ans puis savetier jusqu’à sa mort en 1691. De lui, il ne reste qu’une centaine de pages sur la « pratique de la présence de Dieu ».
Une voie spirituelle accessible à tous
Cette spiritualité a toujours existé dans le christianisme. Il s’agit, tout au long de la journée, de se tourner intérieurement vers Dieu au milieu des activités quotidiennes. Une prière spontanée et brève, souvent silencieuse. Au XVIIe siècle, Laurent de la Résurrection est initié à cette pratique dans son carmel, à l’école de la « Madre », sainte Thérèse d’Avila, qui la résumait par cette phrase célèbre : « Sœurs, rappelez-vous, Dieu va parmi les casseroles, dans la cuisine ! » Laurent de la Résurrection a fait de cette pratique son chemin privilégié. « On cherche des méthodes pour apprendre à aimer Dieu. N’est-il pas bien plus court (…) de se servir de toutes les œuvres de son état pour (…) entretenir sa présence en nous par ce commerce de notre cœur avec lui ? », écrivait-il.
Le frère carme, décrit comme « d’humeur douce », « s’amusant de tout » et à qui il arrivait de « sauter comme un fou » tant Dieu le remplissait de joie, disait à qui voulait l’entendre que « cette vue amoureuse de Dieu présent partout (…) est la plus sainte, la plus solide, la plus facile et la plus efficace manière d’oraison ». Lui qui faisait la cuisine pour plus de 100 frères, alors qu’il en avait « la plus grande aversion », expliquait avec humour : « Je retourne ma petite omelette dans le poêle pour l’amour de Dieu », ajoutant : « Je possède Dieu aussi tranquillement dans le fracas de ma cuisine (…) que si j’étais à genoux devant le Saint-Sacrement ». Accessible à tous, cette manière de prier en toutes circonstances est caractéristique de l’École française de spiritualité au XVIIe siècle, qui a ouvert largement la vie spirituelle aux laïcs.
« Quitter la créature »
Le frère Marie-Laurent, lui-même carme déchaux et spécialiste de cette figure, précise : « Laurent de la Résurrection parle ainsi car il vivait dans ce que Thérèse d’Avila appelle la septième demeure : soit le” mariage spirituel” avec Dieu. Avant d’en arriver là, il avait eu, à 18 ans, une expérience profonde de Dieu et ses dix premières années de vie religieuse lui ont fait faire des pas de géant. » Mais « cela ne doit pas nous décourager car, comme les saints, il est un miroir grossissant. Il a vécu en grand ce que nous pouvons vivre en petit », ajoute le religieux. Bien conscient de cela, Laurent de la Résurrection écrivait en guise d’encouragement : « Cette présence de Dieu, un peu pénible dans les commencements, pratiquée avec fidélité, opère secrètement en l’âme des effets merveilleux. »
Cependant, lorsqu’on lit les écrits de Laurent de la Résurrection, cette voie apparemment simple apparaît en réalité exigeante. Lui-même parle de « prendre une ferme résolution », « se savoir indigne du nom de chrétien », ou encore avoir « une grande pureté de vie ». Il emploie également cette expression choc : il faut « quitter la créature ». De quoi en décourager plus d’un. « Attention à ne pas non plus en faire une montagne !, lance frère Marie-Laurent. Cette expression signifie tout simplement que, dans ma vie de tous les jours, Dieu me suggère de choisir : être attentif ou pas à mon épouse, patient ou pas avec mes enfants, bon ou pas avec un collègue, etc. Nos vies sont remplies de ces petits combats. » Et à entendre ce religieux, appelé Laurent par ses parents en référence au célèbre carme, l’exercice régulier de cette pratique de la présence divine est une manière de préparer le terrain de ces choix, souvent petits, et parfois grands.
Le 2 décembre dernier, dans l’avion qui le ramenait de Beyrouth à Rome, le pape Léon XIV a parlé de Laurent de la Résurrection. Se remémorant les « défis » rencontrés dans sa vie de prêtre, au Pérou « pendant des années de terrorisme » ou lorsqu’il était appelé « dans des endroits où (il ne pensait) jamais être appelé », il a recommandé cette voie comme une manière de « donner simplement sa vie à Dieu en le laissant nous guider ». « S’en remettre à la présence de Dieu, écrit le pape dans la préface citée, c’est goûter une anticipation du paradis. »
(1) Écrits et entretiens sur la pratique de la présence de Dieu, Cerf, 256 p., 14,90 €
Sa vie en quelques dates
Vers 1614. Naissance de Nicolas Herman à Hériménil (Meurthe-et-Moselle), en pleine guerre de Trente ans.
1632. À 18 ans, il a une première expérience mystique de Dieu comme puissance de vie, en contemplant un arbre nu avant le printemps.
1635. Nicolas est grièvement blessé alors qu’il combat dans les troupes du duc de Lorraine, en guerre contre la France.
1640. Il entre au carmel de la rue de Vaugirard, à Paris.
1642. Frère Laurent de la Résurrection prononce des vœux religieux comme frère convers. Il est affecté à la cuisine pendant quinze ans.
12 février 1691. Il meurt « avec la paix et la tranquillité de quelqu’un qui dort », d’après les témoins.
