Ivraie et bon grain, un appel à la patience

16° D. TO A — Mt 13,24-43

Nous sommes plus que jamais confrontés à la zizanie au cœur du monde et de nos communautés. La « zizanie », c’est le mot grec (zizanion) traduit par ivraie dans notre parabole de ce dimanche. Dans cette confrontation qui nous fait souffrir, nous avons souvent la tentation de la pureté : arracher l’ivraie dès maintenant, plutôt que d’attendre l’accomplissement du monde. De cette tentation, exprimée dans l’explication qui transpose la parabole au plan eschatologique, Jean-Batiste est un exemple emblématique.

Une réponse de Jésus à la prédication de Jean-Baptiste

La parabole de l’ivraie et du bon grain offre d’indéniables rapport avec les menaces de Jean-Baptiste rapportées en Mt 3,12 : « Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas ». La repentance prêchée par Jean-Baptiste se déploie sur l’arrière-fond d’une accélération de l’histoire : le temps est compté, la décision ne peut qu’être radicale. Mais précisément, l’erreur de Jean-Baptiste s’est située au niveau temporel, car le temps du jugement n’est pas actuel. Nous sommes même encore dans le temps des semailles. L’opération de tri aura bien lieu, mais seulement quand viendra le temps de la moisson et pas avant. Vivre le risque de l’Église, c’est chercher à continuer de la faire grandir.

Le mélange au cœur de l’accentuation de Matthieu

Il y a 4 paraboles sur le Royaume propres à Matthieu. Deux d’entre elles désignent l’entremêlement de réalités distinctes : l’ivraie et le bon grain, et le filet, car « quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon et l’on rejette ce qui ne vaut rien » (v. 48). Le mélange constitue le cœur de l’enseignement de Matthieu sur la question du Royaume. Le Royaume doit être discerné : il croît en ce monde au milieu d’éléments qui lui sont exogènes et qu’il faudra retrancher (l’ivraie, le menu fretin…). On sait bien que le mélange est la marque du travail du démon. Celui-ci ne peut déployer le mal qu’en surfant sur la présentation d’un faux bien. En ce sens l’évangéliste Matthieu montre qu’il est très attentif à l’oeuvre du démon au cœur même du Royaume.

La déception engendrée par la constatation du mal

Dieu a accordé à la création une certaine liberté qui n’est pas supprimée quand on cède à la tromperie des mensonges et au charme du mal. La réaction des serviteurs — c’est-à-dire la nôtre — se produit spontanément : « Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? » (13,27). Derrière cette déception, élégante et sincère, il est possible de reconnaître la voix d’un préjugé, une accusation adressée à Dieu d’être injuste. Mais on lit dans le passage de la Sagesse (1è lecture, Sg 12,13- 19) que Dieu exerce sa « puissance » (12,18) et gère sa « force » (12,16.17.18) au long de cheminements qui restent paradoxaux et parfois même absurdes à nos yeux. La force de Dieu est celle de l’amour, qui est toujours enracinée dans une confiance inébranlable dans la bonté semée dans l’homme ; et sait s’exprimer dans la volonté d’attendre ses temps de maturation, sans jamais renoncer à une adhésion libre et responsable.

La nécessaire patience, en raison du mélange

La parabole est une leçon de patience : mieux vaut supporter la présence du mal que d’arracher le bien, lorsqu’on n’a pas les moyens d’un véritable discernement, et laisser ce travail à ceux qui en sont capables (les « moissonneurs »). Jésus applique la parabole au Royaume : au long de l’histoire humaine, les disciples doivent cultiver une confiance patiente, accepter que le royaume soit une communauté où se mêlent le bien et le mal. Le jugement « dernier » n’est ni de leur ressort ni de leur compétence. « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir » (2 Pierre 3, 7-9).

La création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Rm 8,22