Madeleine Delbrel
« Dans les couvents, souvent, on fait des préparations à la mort. Nous, nous n’avons pas le temps de les faire ; mais nous sommes quand même sagement préparés.
C’est la vie qui nous prépare à mourir, et elle connaît bien son métier. Il suffit de l’écouter, de la voir, de la suivre … Elle nous explique la mort peu à peu, ou d’un coup, selon les jours. Quelquefois sans nous faire le moindre mal ; d’autres fois en nous disloquant de douleur. Quelquefois, en soulignant nos petites morts quotidiennes, d’autres fois en frappant de mort ceux que nous aimons plus que nous-mêmes.
La mort, elle s’apprend quand on se peigne le matin et que nos cheveux quittent notre tête; quand la dent qui longtemps nous fit mal s’en va de nous; quand notre peau se plisse au coin des yeux; quand on peut dire, en racontant quelques bricoles de souvenirs : « il y a dix ans, ou vingt ans, ou trente … « ; quand, chaque année, on vient avec des fleurs nous souhaiter notre anniversaire, des fleurs qui ont un tout petit air de cimetière et qui fêtent cet an de moins avant le dernier de nos ans.
La mort, elle s’apprend à chaque retrouvaille avec ceux-là qui sont les monuments de notre enfance et près desquels nous restons encore des petits : mémoires qui se dérobent ; immobilité qui s’installe; secteurs humains occupés d’avance par la mort. À chaque retour dans le pays de nos jeunesses, la liste des visites aux vivants se raccourcit et la visite parmi les tombes se prolonge.
La mort, elle s’apprend à chaque arrachement, définitif, des bien-aimés. Car même quand la foi et l’espérance réunies, et même notre charité pour eux affirment notre joie de les savoir rendus, nous, nous restons avec notre sang qui proteste, avec notre chair, creusée, lésée, notre chair dont on semble avoir tué un grand morceau et cette horreur de la terre, du noir et du froid qui a fait pleurer même Jésus.
La mort, elle s’apprend certain soir entre veille et sommeil. Elle nous révèle son guet, tapie au creux de nous, elle nous souffle à la figure comme pour nous apprivoiser, et nous sommes surpris d’avoir tant besoin de courage.
La mort, on n’a pas besoin d’être poète pour l’apprendre, à chaque soir, à chaque octobre, avec le vieux chien qu’il faut piquer, et ces étranges petits cadavres de mulots et de lézards aplatis sur les routes par les roues des autos.
La vie, c’est notre maîtresse de mort. Mais, à son tour, la mort nous devient maîtresse de vie, nous qui savons la pénitence humaine. Comme la mère souffre l’enfantement de ce qui naît, comme le père transpire pour nourrir l’enfant qui vit, ainsi portons-nous notre mort commencée, et bientôt finie comme notre propre et définitif enfantement.
Mais, il s’agit bien de naître chaque fois où nous mourons, de naître un peu quand nous mourons un peu, de naître beaucoup quand nous mourons beaucoup. Il s’agit, dans cette fréquentation de la mort, d’apprendre à fréquenter la vie. Il s’agit de vivre à l’éternel, comme les négatifs de pellicules photographiques pour le cliché où tous les noirs deviennent blancs.
Il s’agit d’ouvrir nos yeux de foi là où nos propres yeux demeurent en faillite.
De même qu’en regardant notre jardin, nous ne sommes pas consternés par le jaunissement d’un brin d’herbe, soyons assez intéressés par les « siècles des siècles », pour que le temps de notre vie nous indiffère, et pour que tout ce que nous aimons soit déjà transféré dans une éternité tranquille. Ainsi apprendrons-nous à mourir de mort, pour vivre de vie authentique. »
Madeleine Delbrêl, La Joie de croire, Seuil, 1968, pp.135-137.

