La richesse, un terrible malheur

6è D TO C — (Lc 6,17.20-26)

Nous connaissons bien les béatitudes de Jésus en Matthieu. Il évoque des dispositions spirituelles, des attitudes d’âme. Luc, de son côté, envisage des situations concrètes et pénibles qui sont cause de souffrance. En plus des quatre lamentations « Malheur à vous… »qui sonnent comme un réquisitoire contre l’idolâtrie des richesses, deux traits particuliers caractérisent les béatitudes de Luc. Elles sont écrites toutes les quatre à la 2° personne du pluriel : « Heureux vous les pauvres… vousqui avez faim… » Et elles ajoutent à deux reprises l’adverbe maintenant : « Heureux vous qui avez faim maintenant, vous qui pleurez maintenant ». Essayons de comprendre… 

Un maintenant où le salut est arrivé, et où l’épreuve continue

Jésus, chez Luc, ne s’adresse pas à certains pour leur parler d’autres (« Heureux les pauvres parce que le royaume est à eux »), il s’adresse directement aux pauvres, à ceux qui pleurent : « Heureux les pauvres, le royaume est à vous… Heureux vous qui avez faim… » Son message concerne le présent. Il s’agit d’assumer le moment présent en l’unissant au salut advenu en Jésus. À la synagogue de Nazareth, commentant Is 61, il dit : « Aujourd’hui cette écriture est accomplie à vos oreilles ». Mais l’accomplissement n’enlève rien à l’épreuve du présent. Le temps de l’épreuve continue, mais il sera suivi, un jour, d’un retournement social radical. Le « maintenant » des béatitudes est un maintenant encore de l’épreuve qui continue ; et un maintenant pas encore du retournement qui reste promis pour plus tard.

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Le maintenant des tribulations au quotidien

Dans les Actes, écrits par Luc, Paul et Barnabé repassant par les communautés qu’ils ont fondées, font quelques recommandations. « Ils affermissaient l’âme des disciples, les exhortant à rester fermement attachés à la foi et en leur disant : il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu » (Ac 14, 22). Pour Luc, les tribulations sont les épreuves de la vie courante, c’est-à-dire les difficultés de tout genre, dont les persécutions : voilà le lot du chrétien durant son existence présente, au quotidien. Dans la vie du chrétien, la croix n’est pas exceptionnelle ; elle fait partie de la trame quotidienne, comme Luc l’indique dans le choix de ce mot καθημεραν. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive » (Lc 9,23). C’est pourquoi : « donne-nous chaque jour le pain quotidien » (Lc 11,3).

Jusqu’à un autre maintenant : après la mort

On voit cela dans la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare. Abraham explique au riche en train de « rôtir » en enfer : « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie et Lazare, pareillement, ses maux. Maintenant, ici il est consolé et toi tu es au supplice… » (Lc 16, 25). Il y a une opposition entre « pendant ta vie » et « maintenant ». Par rapport aux béatitudes, nous sommes à l’étape suivante ; le retournement s’est déjà opéré ; pour le riche et pour le pauvre Lazare, il s’est opéré au moment de leur mort. Rappelons encore l’histoire du bon larron. Il demande à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras pour ton règne ». Pour lui, le moment du salut reste le moment de la parousie. Mais Jésus lui répond : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ». Pas besoin d’attendre la parousie, c’est aujourd’hui même que tu seras sauvé, à l’instant de ta mort.

Alors, malheureux vous les riches…

En fait, Luc emploie trois termes : les riches, les repus, ceux qui rient ; en gros, ils désignent la même chose. Pourquoi la richesse est-elle considérée comme un terrible malheur et pourquoi faut-il se méfier de tout ce qui lui ressemble ? « Parce que vous avez reçu votre consolation ». Comme dans la parabole du pauvre Lazare, Abraham dit au riche : « Souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie ». Dans les deux cas, le verbe est simplement emprunté au langage des affaires : il signifie « recevoir son dû ». Plus d’attente, plus de désir…

La véritable originalité des « béatitudes » selon Luc est dans cet ajout des quatre lamentations. Luc s’est particulièrement intéressé à ce problème de la richesse, et sa réflexion peut se résumer ainsi :

1 La richesse empêche l’homme de voir plus loin que la vie présente, donc de savoir où est son véritable intérêt.

2La richesse enferme l’homme sur lui-même et l’empêche de penser aux autres, à ceux qui manquent du nécessaire.

3 La richesse tend à prendre dans le cœur de l’homme une place qui revient à Dieu seul. Elle devient une sorte d’idole.

« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16,13)