Le trumpisme à la lumière de la théologie

Échange avec le théologien catholique américain William Cavanaugh.

Sur le site : https://collectif-anastasis.org/

Le collectif Anastasis est heureux de publier en exclusivité cet échange avec le théologien américain William Cavanaugh réalisé le 10 février 2025. Merci à ce dernier pour le temps consacré à cet échange.

William Cavanaugh est l’auteur d’une oeuvre reconnue où il pense, à la lumière de la foi, des ressources de la Tradition et des sciences sociales, des réalités aussi variées que la mondialisation capitaliste, la société de consommation, la violence sociale ou encore l’action politique. Son premier ouvrage, Torture et Eucharistie, est né d’une analyse de l’attitude de l’Eglise au Chili pendant les années de la dicature de Pinochet. Nous avons noué des liens d’amitié avec lui ces dernières années.

Cavanaugh nous partage ici sa critique du trumpisme, de son instrumentalisation du christianisme et des ressorts psycho-religieux qui expliquent l’attrait qu’il exerce sur de nombreux chrétiens.

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Collectif Anastasis. Quel type de rapport l’idéologie de Trump entretient-elle avec le christianisme ? Diriez-vous qu’elle est porteuse, au moins implicitement, d’une théologie ?

William Cavanaugh. Sur le plan du contenu, le trumpisme entretient une relation très lâche avec le christianisme historique.  Les propres convictions de Trump sont notoirement malléables.  Le vice-président J.D. Vance semble être un converti catholique sincère, mais encore une fois, le contenu réel de son catholicisme varie selon les diktats du trumpisme.  Nous l’avons vu récemment dans son invocation du concept thomiste de « l’ordo amoris » pour justifier l’expulsion des immigrants.  Thomas d’Aquin a utilisé l’idée pour expliquer les responsabilités envers sa famille et ses voisins, et non pour exclure ou diminuer l’amour pour l’étranger et les personnes vulnérables.  Le contenu du christianisme est donc soumis au trumpisme pour Trump et ses alliés.  Cependant, sur la forme, il y a certainement des choses que Trump emprunte à certains types de christianisme : la foi dans les choses invisibles ; la ferveur religieuse proclamée avec insistance ; l’attachement très fort à une hiérarchie stricte avec une autorité suprême à sa tête ; l’histoire comme une lutte du bien contre le mal ; le récit eschatologique d’une chute et d’une rédemption, mené par une figure messianique ; le sentiment d’appartenance communautaire et de salut collectif.  Tous ces motifs théologiques sont présents dans le trumpisme, mais leur contenu est moins emprunté au christianisme qu’au nationalisme qui a remplacé le christianisme dans l’Occident moderne.

CA. La critique du libéralisme est aujourd’hui réclamée par de nombreux théologiens libéraux d’une façon différente de la vôtre. L’idée de bien commun, par exemple, prend une forme non-universaliste chez eux. Devons-nous être inquiets de la diffusion d’une telle théologie aux Etats-Unis ?

WC. Il existe aux États-Unis un courant de pensée « post-libéral » avec lequel je suis très mal à l’aise.  Il est parfois appelé « intégralisme » et inclut des personnalités comme Andrian Vermuele, Patrick Deneen et C.C. Pecknold, qui sont tous catholiques.  Pour eux, la critique des effets corrosifs du libéralisme sur la vérité chrétienne ne peut être contrée que par l’exercice du pouvoir coercitif et par le règne d’une élite dite vertueuse. Mais le recours au pouvoir de l’État n’est qu’une autre forme de libéralisme qui transfère la souveraineté de Dieu à l’État-nation.  Je crois que si une forme de post-libéralisme est possible, elle devra s’enraciner dans une vision non autoritaire de l’amitié chrétienne vécue au niveau local, dans des communautés qui reconnaissent la souveraineté de Dieu mais ne cherchent pas à l’imposer aux autres. Dorothy Day essayait de vivre ça. Le travail d’Andrew Willard Jones est un autre exemple positif récent d’une tentative de déterminer à quoi cela pourrait ressembler.

CA. Devant la crise systémique que nous traversons (crise écologique, effets destructeurs du capitalisme…), n’est-ce pas l’ensemble du projet de la modernité occidentale qui est à revoir ? Comment réaliser une critique non-réactionnaire de celle-ci ?

WC. La crise actuelle nécessite certes une révision approfondie de l’ensemble de la modernité, mais cela ne signifie pas nécessairement son rejet total.  Le « projet occidental » n’est pas monolithique, il y a beaucoup de bonnes choses à trouver dans les idéaux de gouvernement limité, de droits naturels et de liberté qui sont au cœur des expériences occidentales en matière d’organisation politique.  Je pense que Trump a été réélu parce qu’il y a chez beaucoup un désir pas très bien caché de brûler tout le système et de voir ce qui se passe. Mais ce désir ne fait qu’accélérer la crise et fait le jeu des oligarques qui voudraient s’emparer d’encore plus de pouvoir qu’ils n’en ont déjà. On a une addition toxique de griefs… LIRE LA SUITE SUR LE SITE https://collectif-anastasis.org/