Propos sur le pèlerinage de Pentecôte à Chartres
Laëtitia Gonfalon
« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Charles Péguy (Notre Jeunesse)
Le pèlerinage étudiant à Chartres en 1935
Le pèlerinage étudiant à Chartres a été fondé en 1935. Il a été initié par un petit groupe d’étudiants de la Sorbonne. L’origine de cette démarche remonte à Charles Péguy, qui avait accompli le pèlerinage de Chartres en 1912 après avoir fait un vœu pour la guérison de son fils malade. En 1935, deux étudiants, Marie-Claude Pfenninger et Jean Aubonnet, ont décidé de marcher vers la cathédrale Notre-Dame de Chartres, suivant ainsi l’exemple de Péguy. Ce premier pèlerinage a marqué le début d’une tradition qui allait devenir un rendez-vous annuel pour les étudiants catholiques français.
Le Centre Richelieu et le pèlerinage étudiant à Chartres
Le Centre Richelieu a assuré l’organisation du pèlerinage étudiant à Chartres après la guerre, dans une période où le pèlerinage connaissait une croissance importante. Il a contribué à structurer et à dynamiser cet événement, qui rassemblait alors jusqu’à 10 000 étudiants au début des années soixante. Le pèlerinage a été un moment clé pour les groupes d’étudiants catholiques, notamment en raison de son rôle dans la diffusion de chants liturgiques et dans le renouvellement de la liturgie, en particulier lors de la célébration de la Passion à Chartres. La participation massive et l’organisation sous l’égide du Centre Richelieu ont permis au pèlerinage de devenir un rendez-vous annuel majeur pour la jeunesse étudiante catholique de France.
En 2017 les évêques arrêtent le pèlerinage
« Cette année, il n’y aura pas de pèlerinage des étudiants vers Chartres, il a semblé nécessaire aux évêques de changer la proposition » (1) : ainsi fut décrétée en 2017 la fin d’un pèlerinage vieux de plus de 80 ans. En concertation avec le cardinal Vingt-Trois et les évêques d’Ile-de-France, un autre projet fut proposé, celui d’une marche vers Montmartre dans la nuit du 28 au 29 avril 2017. Ce pèlerinage destiné aux 18-30 ans devait voir converger les différents groupes d’étudiants de Paris, et de certains diocèses d’Île-de-France, après un enseignement donné par les aumôniers dans leurs lieux respectifs, vers ce sanctuaire consacré au Sacré-Cœur et à l’adoration eucharistique.
Pourtant ce pèlerinage de Chartres était profondément ancré dans les traditions estudiantines et remontait à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Il avait continué à se développer et avait perduré malgré la guerre. Le Père Faidherbe, dominicain, lui avait donné au pèlerinage dans les années 40 un dynamisme et une structure qui lui avaient permis de devenir le grand moment de l’année pour les groupes d’étudiants catholiques. En 1945, il rassemblait déjà 4 000 marcheurs !
De la Libération au milieu des années 1960, le pèlerinage étudiant avait connu un succès massif et régulier : la cathédrale de Chartres devenant trop petite pour accueillir tous les pèlerins, on en était venu à dédoubler la messe de clôture, puis le pèlerinage en entier. On compta jusqu’à 12 000 pèlerins. Un étudiant parisien sur quatre y participait — facultés et grandes écoles.
Après les années 1960 s’était ouverte une période de difficultés. Au sein des universités, les chrétiens eurent un mal croissant à se faire une place ainsi qu’à se retrouver.
Vers 1990, l’archevêque de Paris, le Cardinal Lustiger (qui avait lui-même fait le pèlerinage quand il était étudiant en Sorbonne, et l’avait ensuite animé), avait chargé deux aumôniers de relancer le pèlerinage. Avec les années 1990, la formule s’était renouvelée et l’ensemble de la » génération étudiante » de la région parisienne était invitée à y participer. En 1996, la présence de la Croix des Journées Mondiales de la Jeunesse avait marqué les participants. Mais la décision prise en 2017 était irrévocable. Elle allait s’avérer lourde de conséquences.
Place libre au Centre Henri-et-André-Charlier…
Le vide ainsi créé par la décision épiscopale ne pouvait que laisser le champ libre à des initiatives controversées. Le Centre Henri-et-André-Charlier en profita. Il s’agit d’un établissement culturel d’obédience catholique traditionaliste. Il a été fondé en 1980 par Dom Calvet et Bernard Antony militant d’extrême-droite engagé, sous le parrainage de Jean Madiran auteur lui aussi engagé dans l’intégrisme catholique et d’Albert Gérard président de la fondation Charlier. Son nom provient d’Henri (peintre, sculpteur et écrivain) et d’André Charlier (directeur de l’école de Maslacq et du collège de Normandie).
Le Centre affirme défendre les « valeurs spirituelles, morales et artistiques de [la] civilisation gréco-latine et chrétienne » et organise des universités d’été à Fanjeaux, dans les locaux des Dominicaines enseignantes aujourd’hui très proches de la Fraternité St Pie X. Il est à l’origine de la création des « journées d’Amitié française » et de la parution du quotidien Présent. Ces engagements politiques sont mêlés à l’organisation d’un pèlerinage de Pentecôte considéré comme une manifestation « de la résistance chrétienne et nationale ».
En 1996, Géraud Durand, auteur d’une « enquête au sein du Front National », ouvrage de référence sur ce sujet, considère que les catholiques issus du Centre Charlier constituent la plus nombreuse des deux mouvances catholiques de ce parti
Le Centre est lié à l’association Chrétienté-Solidarité, également fondée et présidée par Bernard Antony, alors cadre du Front National jusqu’en l’an 2000
… qui cède la place à Notre-Dame de Chrétienté
Depuis 1983, basée à Versailles, NOTRE DAME DE CHRÉTIENTÉ s’est définie comme une association indépendante de laïcs bénévoles. Elle promeut l’idée de chrétienté entendue comme la réalisation, dans la vie de la cité, de la « royauté du Christ sur toute la création et, en particulier, sur les sociétés humaines » conformément au catéchisme de l’Église Catholique N° 2105.
Ses diverses actions s’inscrivent, selon ses dires, dans une volonté de « résistance nationale et chrétienne » comme le Centre Charlier précédemment cité. Elle déclare suivre l’exemple de Czestochowa et œuvrer dans un esprit missionnaire et de réconciliation.
Pour ce faire, elle déclare s’appuyer sur 3 piliers qui sont la TRADITION, LA CHRÉTIENTÉ ET LA MISSION. Elle devait donc de façon naturelle se rapprocher du centre Charlier affecté par des remous politiques et logiquement en prendre la suite dans l’organisation des pèlerinages de Pentecôte à Chartres. L’association a eu pendant 25 années environ pour aumônier l’abbé POZZETTO ordonné prêtre par Mgr LEFEBVRE, puis « passé » à la Fraternité St Pierre. L’abbé POZZETTO a été jugé confidentiellement et réduit à l’état laïc. Il se trouve en 2025 chez les Bénédictins de l’Immaculée en Ligurie italienne, communauté fondée en 2008 par une scission de deux moines du Barroux.

Cette association Notre-Dame de Chrétienté a un mode de communication moderne. Elle maîtrise différents médias et supports : ses écrits, ses discours, mais aussi ses images : photos et vidéos. Elle sait organiser et mobiliser par ces outils des rassemblements publics d’importance. Nous aurons l’occasion d’expliciter ce dernier point auquel les observateurs ne prêtent pas assez attention.
Dès le pèlerinage de 2004 dont nous extrayons la photo ci-dessus on remarque ainsi l’importance donnée au portage de drapeaux et bannières représentant essentiellement des fleurs de lys et des cœurs vendéens.
Cette signalétique par déploiement d’étendards fera désormais intégralement partie du pèlerinage organisé par Notre Dame de Chrétienté. La bannière est indissolublement associée à la Croix. Elle sera le marqueur de ses pèlerinages.
Pour celui de cette année 2025 cette signalétique est poussée à tel point que l’on voit Philippe DARANTIERE son président presque dissimulé, littéralement enfoui derrière ces draperies sur la photo placée à la « Une » de son site internet à partir duquel il éditorialise.

Philippe DARANTIERE masqué par les draperies fleurdelysées (capture d’écran sur le site de Notre Dame de Chrétienté)
Ce choix délibéré est affiché et ne cherche pas à rester subliminal : l’association s’est affirmée avec les années et considère qu’elle peut s’affranchir de certaines règles de discrétion sur une orientation politique clairement annoncée qui, semble-t-il, n’a plus l’air de choquer personne.

Ce choix n’a fait l’objet d’aucun commentaire : il s’agit d’un fait acquis dont on ne discute pas.
Il fait l’objet d’un prosélytisme actif auprès des plus jeunes pour lesquels il ne pose pas question.
Dans le cliché ci-dessous l’on constate que, dans une volonté d’en imposer, la taille des étendards n’a cessé de s’accroître depuis les premières années.

Le gigantisme du fanion est saisissant, flagrant démenti à l’humble strophe écrite par Charles Péguy dans sa présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres :
« Nous allons devant nous, les mains le long des poches,Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,Des champs les plus présents vers les champs les plus proches. »

Les appareils et fatras rejetés par Péguy sont déployés… Mais surtout les discours polémiques prenant prétexte d’une querelle liturgique alimentent la mise en place de ce pèlerinage. On ergote pour savoir si on s’adresse mieux à Dieu en tournant le dos aux fidèles ou en célébrant la messe devant eux… Type de débat sorbonnard et sorbonicole dont se moquait un certain François Rabelais. On s’échine à bien définir ce qu’est ou ce que devrait être la Chrétienté. On explique qu’on n’a pas peur de la révolution mais d’une contre-révolution sans Dieu (?). Que peuvent y comprendre les jeunes pèlerins qui sont nés après le concile Vatican II ? Mais, au-delà de ces questions oiseuses l’essentiel est-il évoqué ?
C’est le grand pèlerin de Chartres qui nous le rappelle,Péguy le marcheur sans aucun appareil, sans fatras, sans discours, l’homme du terroir, bien enraciné « celui qui boit ferme et tient sa place à table, et qui n’a pas besoin de faire le comptable et pour qui c’est bien assez de se lever matin. »
« Toute la faiblesse, nous dit-il, et peut-être faut-il dire la faiblesse croissante de l’Église dans le monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Religion des arguments, des raisonnements censément victorieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien socialement manque aujourd’hui profondément de charité. Ce n’est point du tout le raisonnement qui manque. C’est la charité. Tous ces raisonnements, tous ces systèmes, tous ces arguments pseudo-scientifiques ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s’il y avait une once de charité. » (Notre jeunesse, 1910).
La croix et la bannière
À propos de charité, les organisateurs ne se sont pas privés d’annoncer dans leurs statuts cités supra un « esprit de réconciliation ». Mais alors pourquoi a-t-on eu droit à des polémiques sur les choix liturgiques entérinés par l’Église dans un concile qui s’est clôturé en 1965, soit bientôt 60 ans, bien avant que soient nés la majorité des pèlerins de 2025 ? Pourquoi a-t-on eu droit à l’infiltration dans les rangs des pèlerins de nombreux membres de la Fraternité sacerdotale saint Pie X, une communauté religieuse pointée par la MIVILUDES, dont le siège est hors de France ? Elle se manifeste régulièrement par des dérives provoquant de graves déchirures familiales et des conflits ouverts concernant la garde des enfants. Comment peut-on trouver dans tout ce folklore cette « once de charité » péguyste qui nous fait tant défaut ?
Et surtout, alors que le centre Richelieu prenait soin autrefois dans son organisation de s’adresser à de jeunes adultes conscients de leurs choix, pourquoi enrôle-t-on des enfants mineurs pour défiler derrière ces bannières dont ils ne peuvent saisir la signification politico-religieuse ? Ils sont là, bien disciplinés dans leurs uniformes, ces scouts et ces gamins. Ils sont là pour faire nombre avec les adultes : « nous sommes 19 000, disent-ils,… Entendez bien ce chiffre… c’est un nombre qui gonfle chaque année, qu’on se le dise : nous sommes 19 000, dix neuf mille… ».
« Nous sommes de plus en plus nombreux, donc nous avons raison. »
Mais, parmi eux, combien de mineurs auxquels échappent tous ces enjeux politico-religieux ?

Ce pèlerinage de Notre Dame de Chrétienté, également par ses manifestations extérieures, y compris le choix de tenues surannées pour les prêtres, illustre le phénomène social de remontée des fondamentalismes religieux, que l’on constate de divers côtés avec une tendance à la radicalisation du discours. Il mérite à ce titre qu’on y prenne garde et, justement, que l’on s’inquiète du nombre de participants subtilement attirés.
Il est intéressant de lire le compte-rendu que fait de ce pèlerinage un site dit de « Réinformation » sous la plume de Jeanne SMITS qui joue pleinement sur la fibre émotive (2)
« Émotion, écrit-elle, de voir cette marée de drapeaux et de bannières — certaines datant des origines du pèlerinage de Chrétienté et portées par le chapitre Notre-Dame des Victoires du Centre Henri et André Charlier — avancer solennellement dans la nef d’une cathédrale toujours en pleine réfection, et dont les parties restaurées disent toute la lumière du Moyen Âge. Pour les porte-drapeaux et bannières, quelle fierté ! Ce sont le plus souvent de jeunes gaillards, parce que la moyenne d’âge du pèlerinage dépasse à peine les 20ans, mais s’y mêlaient des hommes et des femmes d’âge mûr, et surtout cette jolie petite fille en costume traditionnel portant haut les couleurs de sa Bretagne. »
Elle fait clairement référence à cette marée de drapeaux et de bannières dont il faudra bien qu’on explique au pèlerin la symbolique vu le nombre incroyable de fleurs de lys et de rappels de la chouannerie vendéenne.

Elle fait aussi référence à la moyenne d’âge des pèlerins et il faudra bien, nous insistons sur ce point, qu’on nous explique s’ils étaient là de leur plein gré dans une démarche pérégrine volontaire et consciente ou s’ils ont été bien enrôlés, enrégimentés et finalement manipulés pour participer à une grande balade folklorique en plein champ sous le soleil de juin.i
En quoi ces enfants sont-ils sensibles à toutes ces querelles liturgiques dans lesquelles se délectent leurs aînés ?
Savaient-ils bien ce qu’est la révolution et la contre-révolution ?
Leurs aînés le savent-ils d’ailleurs ?
Et ces aînés, pourquoi étaient-ils en marche ? Venaient-ils humblement confier à Notre Dame de Chartres leurs espérances et leurs projets, et lui déverser leurs peines et les misères du monde pour qu’elle intercède auprès de son Fils ?
« Voici la vérité, le reste est imposture. » s’écriait Charles Péguy.
Vérité de la Croix ou vérité de la bannière ?
ANNEXES

Quand on les voit chamarrés sont-ils bien en accord avec Charles PEGUY :
« Voici la nudité, le reste est vêtement.
Voici le vêtement, tout le reste est parure.
Voici la pureté, tout le reste est souillure.
Voici la pauvreté, le reste est ornement. »
Le JDD, Journal du Dimanche, dans son édition du 10/06/2025 a bien observé cette présence des enfants à travers la plume des deux journalistes, Humbert Angleys et Geoffroy Antoine :
« Les parents encouragent : « Allez, encore cinq minutes ! » Des petites jambes sont déjà bien fatiguées, malgré leur parcours adapté, à l’arrivée à la messe de Pentecôte, près de Rambouillet, ce dimanche. Chez les plus grands, certains ont aussi les traits tirés, après la grosse journée de la veille et une nuit sous la tente. Le pèlerinage est aussi une épreuve physique, avec près de cent kilomètres à parcourir à pied, du départ samedi matin à Paris, à l’église Saint-Sulpice, à l’arrivée lundi après-midi à Chartres pour la grande messe de clôture. »
Si ces enfants ont suivi l’exemple parental c’est très bien, mais faut-il l’interpréter comme un regain de spiritualité parmi la jeunesse de notre pays comme certains se sont risqués à le faire ?
Notes
(1) https://infocatho.fr/il-existait-depuis-1936-le-pelerinage-de-chartres-des-etudiants-naura-pas-lieu-cette-annee/
(2) https://reinformation.tv/pelerinage-chretiente-foi-jeunes-smits/
