Prudence et folie du disciple

23è D TO C — (Lc 14, 25-33)

Jésus s’adresse à un cercle très large, celui de « foules nombreuses qui faisaient route avec lui » (v. 25) esquissant la démarche qui fait le disciple. Il faut leur rappeler les sévères exigences inhérentes à l’authentique « suite » de ce maître (déjà énoncées en 9,57- 62). Il ne s’agit plus de la question religieuse théorique sur le nombre de sauvés dans un salut futur, mais de la question qui court tout au long de la montée à Jérusalem : qui agit comme un vrai disciple ? 

Se décider lucidement à suivre Jésus

« Efforcez-vous, luttez… » pour entrer par la porte étroite (13,24). Deux petites paraboles viennent encore renforcer cette exhortation : il faut « calculer la dépense », il faut « mesurer les risques à prendre ». C’est l’appel à se décider lucidement à suivre Jésus jusqu’au bout, comme lui-même est résolu à aller jusqu’au bout de sa route (13, 33). Jésus prévient : se mettre à sa suite nécessite faire preuve de lucidité et de discernement. L’évangile met en garde ceux qui se comporteraient comme de doux rêveurs ou des va-t-en-guerre.

Préférer Jésus, c’est renoncer

Suivre le Christ peut conduire à une rupture radicale et dramatique d’avec le milieu familial et son héritage. La société antique est organisée autour de l’appartenance à un clan familial et à un groupe religieux. S’en détacher c’est subir l’ostracisme, le mépris et la perte de l’héritage. Une fois encore, le texte de Luc évoque les choix et les épreuves que les disciples auront aussi à vivre en raison de leur foi : exclusion de la synagogue et/ou du clan familial. … Bien plus, Jésus donne à contempler sur ce chemin de foi, l’horizon de la croix, c’est-à-dire du don ultime de soi. Mais, c’est aussi, pour Luc, l’horizon du salut qui oriente les choix de vie.

S’asseoir pour calculer et voir

Paradoxalement, suivre Jésus nécessite de s’asseoir. L’expression mérite notre attention : commencer par s’asseoir (pour calculer… pour voir). Jésus invite au discernement et au réalisme. Dans une époque (la nôtre) où le ressenti, l’émotionnel, a plus d’importance que la raison, il convient de souligner combien déjà au temps de l’évangile, foi et raison vont de pair. La vie de tout disciple doit s’inscrire dans un discernement qui laisse apparaître ses limites. Une fois encore, cela requiert une once d’humilité et de patience. Être disciple n’est pas un acquis, mais un devenir, une vie à bâtir. L’avertissement de Jésus vient tempérer les ardeurs.

Renoncer à la prétention

Jésus met en garde contre l’orgueil belliqueux de certains disciples. Ces va-t-en-guerre de la foi contredisent la croix même de Jésus. Le discours vise à souligner la nécessaire humilité et le réalisme de la situation des chrétiens dans un monde de pouvoir. Le vrai roi, qui se révélera lors de la passion de l’évangile, est celui qui, sur la croix, apporte son pardon et sa paix. La vie du disciple est ainsi configurée au Christ, dans un triple renoncement à une stabilité familiale, à une réussite personnelle et à une victoire mondaine. Chacune de ces exigences se retrouve ailleurs dans l’évangile de Luc. Le discours de Jésus s’achève par cette invitation radicale : celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple.

L’aventure de la foi

Le triple renoncement énoncé par Jésus est formulé de façon négative « … ne peut pas être mon disciple » pour laisser la place à la liberté.Mais le bon sens ne doit pas paralyser la folie des Béatitudes, l’aventure de la foi. Quand il s’agit de bâtir ou de guerroyer, on n’a jamais assez ; mais quand il s’agit de suivre Jésus, on possède toujours trop, on s’appuie toujours trop sur son avoir, on s’enferme toujours trop dans le désir d’avoir ou d’avoir plus, tant dans les richesses matérielles que dans celles de la culture ou du pouvoir. La prudence alors change de sens quand on ambitionne de servir Jésus : elle consistera souvent à tout sacrifier, pour rejoindre Dieu qui nous aime et pour travailler à son règne.

Si le sel se dénature

Ces paroles conclusives (v. 34-35), omises par le découpage liturgique, concernent ceux qui ont choisi de suivre le Christ, au milieu des épreuves et contradictions. Ils sont comparés à ce bon sel qui relève les plats, sert à la conservation : un ingrédient essentiel. La mission du disciple est de donner ce goût d’évangile et cette saveur du Royaume qui donnent plus à convaincre librement qu’à vaincre outrageusement. Pourtant, même dans la vie du disciple, ce sel de la foi peut s’affadir au point et ne rien relever de l’Évangile, dénaturé par la recherche des honneurs et des premières places (14,1- 24), le goût du pouvoir ou le désir de conquête et de réussite. On comprend donc que Jésus termine ainsi :

Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !