« Jamais la guerre n’est sainte » : le Vatican célèbre les 60 ans de Nostra aetate
Par Mikael Corre, site de La Croix
À Rome, Léon XIV a appelé au dialogue, mardi 28 octobre 2025, entre les religions et à la paix, soixante ans après la déclaration conciliaire Nostra aetate. « Assez des guerres », a lancé le pape lors d’une veillée interreligieuse organisée par Sant’Egidio au pied du Colisée.
Au pied du Colisée, une scène bleue a été installée ce mardi 29 octobre devant l’Arc de Constantin. Là où Rome célébrait autrefois la puissance impériale et ses triomphes militaires, le pape Léon XIV est apparu, en début de soirée, entouré de représentants juifs, musulmans, bouddhistes, hindous, sikhs et d’autres confessions chrétiennes, venus participer à une veillée de prière pour la paix organisée par la Communauté de Sant’Egidio. « Assez des guerres, avec leurs douloureux cortèges de morts, de destructions, d’exilés ! », a clamé le pape.
Léon XIV a condamné l’instrumentalisation de la religion à des fins de violence : « Je le répète avec force : jamais la guerre n’est sainte, seule la paix est sainte, car elle est voulue par Dieu ! » Demandant à « faire de la prière une force d’ouverture et de réconciliation entre les peuples », il a rappelé l’urgence d’unir les voix spirituelles dans un monde traversé par les conflits, prolongeant l’intuition de la déclaration Nostra aetate, ce document du concile Vatican II sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, promulgué il y a exactement 60 ans.
Ce même mardi 28 octobre dans la soirée, un second événement était d’ailleurs consacré à cet anniversaire au Vatican, où, l’héritage de Nostra aetate se lit aujourd’hui dans les institutions elles-mêmes. Face – là encore – à des représentants de toutes les traditions religieuses, la soirée a été ouverte par le cardinal George Jacob Koovakad, préfet du Dicastère pour le dialogue interreligieux – un « ministère » créé en 1964 par Paul VI dans la foulée du Concile. Il a invoqué le souvenir « des papes, de saint Jean XXIII au pape François, qui ont porté ce message (de dialogue) avec courage ».
Réponse catholique à la Shoah
À sa suite, le cardinal Kurt Koch, préfet du Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens, a rappelé pourquoi le judaïsme occupe une place particulière dans ce dialogue. Comme son nom ne l’indique pas, son dicastère a également la responsabilité des relations avec la religion juive. Une manière pour l’Église d’affirmer, depuis Vatican II, que le lien entre judaïsme et christianisme est d’abord théologique avant d’être diplomatique. « Nostra aetate est la boussole commune des relations judéo chrétiennes », a rappelé le cardinal Koch. Un appel du pied, alors que les relations sont aujourd’hui compliquées par le conflit au Moyen-Orient. Mais ne l’ont-elles pas toujours été ?https://app.mycountrytalks.org/talks/3404d27f-03d2-48bf-8bb8-5ec48b797bff/join
Face à l’assemblée, le cardinal Koch a retracé l’histoire de Nostra aetate, né d’une rencontre entre le pape Jean XXIII avec l’historien juif Jules Isaac, qui l’aurait persuadé de l’importance de réexaminer l’attitude chrétienne envers les juifs, après la Shoah. « Nostra aetate a été la réponse de l’Église à la Catastrophe », a d’ailleurs redit le cardinal, mentionnant la « complicité chrétienne dans ces événements horribles », et condamnant la montée des tendances antisémites actuelle.
Dans les années 1960 cependant, le projet confié par Jean XXIII au cardinal Augustin Bea d’un texte consacré au judaïsme s’était heurté aux craintes d’évêques du Moyen-Orient – leur peur était que la déclaration soit interprétée comme un soutien politique à l’État d’Israël, créé en 1948. Le texte avait finalement été élargi, pour devenir une déclaration sur le dialogue interreligieux.
Vision obscurcie
Texte court, Nostra aetate affirme que toutes les religions « reflètent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ». Elle témoigne d’une estime particulière pour l’Islam et rappelle que Jésus, Marie et les apôtres « appartiennent au peuple juif ». Surtout, elle affirme que les juifs ne peuvent être tenus pour responsables collectivement de la mort du Christ et condamne « la haine, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme ».
Léon XIV, qui a rejoint ce second événement vers 20 heures 30, l’a de nouveau rappelé – « Nostra aetate prend fermement position contre toutes les formes d’antisémitisme » – avant d’inviter à poursuivre l’élan ouvert par Vatican II. « Soixante ans plus tard, le message de Nostra aetate reste plus urgent que jamais », a-t-il dit. « Le dialogue n’est pas une tactique ou un outil, mais un mode de vie, un cheminement du cœur qui transforme toutes les personnes impliquées. (…) Il ne commence pas par un compromis, mais par une conviction », a affirmé le pape depuis la salle Paul VI.
Comme au Colisée quelques heures plus tôt, il a souligné la responsabilité commune des traditions spirituelles face aux divisions contemporaines : « Nous vivons dans un monde où cette vision (du dialogue) est souvent obscurcie. Nous voyons des murs se dresser à nouveau – entre les nations, entre les religions, voire entre voisins. Le bruit des conflits, les blessures de la pauvreté et le cri de la terre nous rappellent à quel point notre famille humaine reste fragile. »
Le pape a finalement répété son appel à la prière. Citant Jean-Paul II à Assise en 1986, il a redit : « Si le monde doit continuer d’exister, et si les hommes et les femmes doivent y survivre, le monde ne peut se passer de la prière. » Puis il a invité chacun, en silence : « Que la paix descende sur nous et remplisse nos cœurs. »
