L’IA à l’école : peut-on encore former les consciences ?

Magnifica Humanitas : « le pape a pris conscience de la réalité de l’intelligence artificielle », affirme Luc Ferry

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les salles de classe rebat les cartes de l’apprentissage et de la transmission. À la lumière de Magnifica Humanitas, la première encyclique de Léon XIV, le philosophe Luc Ferry décrypte les dérives possibles et les bouleversements à venir pour les systèmes éducatifs.
 

Pape Léon XIV © Vatican MediaPape Léon XIV © Vatican Media

« Si j’étais ministre de l’Éducation, l’IA serait ma plus grande priorité », déclare le philosophe Luc Ferry. Il l’a effectivement été, entre 2002 et 2004, sous la présidence de Jacques Chirac. Récemment, lors d’un entretien avec l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray, Luc Ferry l’avertit. « Il est indispensable de revoir entièrement les programmes d’instruction civique », explique-t-il. L’objectif est clairement identifié : sensibiliser les collégiens et lycéens à l’existence de contenus qui ne reflètent pas la réalité.

Des professeurs irremplaçables

« Face à la prolifération de contenus fallacieux, l’esprit critique est indispensable », déclare Luc Ferry. Les fausses vidéos générées par des logiciels et l’utilisation mensongère de la voix, inquiètent le philosophe. « Le harcèlement scolaire pourrait prendre de plus grandes proportions », s’alarme-t-il. Il est si simple de « générer une vidéo trompeuse à propos de n’importe quel élève » avant de la publier sur les réseaux sociaux. Il est persuadé que l’intelligence artificielle est incapable de remplacer les professeurs. « Nous avons tous été marqués par des professeurs qui ont changé nos vies », affirme Luc Ferry. Se remémorant Monsieur Galerne, son professeur de mathématiques en classe de quatrième, il assure que « l’IA ne pourra pas remplacer les relations humaines ».

L’intelligence artificielle est le thème principal de la première encyclique du pape Léon XIV. Publiée le 25 mai et intitulée Magnifica Humanitas, elle développe une réflexion sur la protection de la personne humaine à l’ère de la révolution numérique. Pour Luc Ferry, « le pape est très en avance sur nos dirigeants politiques ». « Pendant qu’ils se laissent endormir par certains économistes », le pape a « compris que l’intelligence artificielle va profondément changer les domaines de l’emploi et de l’éducation ».

Face à l’IA, Léon XIV jouera un rôle important dans le réveil de nos dirigeants politiques. 


Les trois défis à relever

Dans Magnifica Humanitas, le pape identifie trois défis posés par l’intelligence artificielle aux systèmes éducatifs. Le premier est sociopolitique. Il s’agit d’abord de garantir un accès équitable à une éducation de qualité, en corrigeant les inégalités sociales et en assurant un engagement public suffisant. Le pape reconnaît cependant la « contribution de nombreuses œuvres éducatives catholiques » qui, bien que privées, « garantissent un accueil inclusif aux jeunes de toutes origines »

Le défi suivant est pédagogique. À l’instar de Luc Ferry, le Saint-Père évoque la nécessité « d’adapter les systèmes éducatifs aux mutations technologiques ». Cela passe par le renouvellement des méthodes, des contenus et la formation des enseignants. Si les enseignants sont formés à l’usage de l’intelligence artificielle, ils pourront mieux accompagner leurs élèves à faire de même. 

Enfin, Léon XIV met en garde contre l’émergence de systèmes éducatifs « dépourvu d’amour pour la vérité ». En proie à « subir passivement l’influence » de l’intelligence artificielle, les élèves et les professeurs pourraient voir « le flux incessant d’informations se substituer à la recherche, à la réflexion et au discernement ». « Il faut promouvoir une hygiène de l’attention », explique-t-il. Un passage nécessaire pour éviter à de nombreux élèves d’être incapable « de relier les informations aux connaissances qu’ils ont » ou à « perdre de vue le sens » de leur formation.

Selon Léon XIV, l’école est « le lieu où les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité ». À  l’aune de la Doctrine sociale de l’Église, il invite « les familles, les écoles, les communautés chrétiennes et les institutions publiques à une alliance éducative renouvelée ».

L’école n’est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance.