Historien et résistant de la seconde guerre mondiale, Marc Bloch entrera au Panthéon le 23 juin 2026.
Pour la première fois de son histoire, le Panthéon, sanctuaire de la mémoire nationale, accueille un historien qui fut aussi un grand résistant, engagé dans la clandestinité à Lyon en 1943-1944.
Issu d’une famille alsacienne attachée de longue date à l’idée de République, Marc Bloch a donné sa vie pour que la France demeure libre face au nazisme et que la pensée des citoyens puisse s’appuyer sur une critique rigoureuse des sources et des faits. Liberté et critique sont les maîtres mots qui guident et éclairent le parcours de chercheur et d’enseignant de Marc Bloch. Des bancs de l’École normale supérieure (1904) à Saint-Didier-de-Formans (Ain), où il est tragiquement assassiné quarante ans plus tard, il s’est efforcé de mettre en accord son discours et ses actes.
Rédigé à Clermont-Ferrand le 18 mars 1941, « le testament spirituel » de Marc Bloch — tel que le titre Lucien Febvre, qui le positionne en ouverture du premier numéro des Annales paru en 1945, et qui institutionnalise la mémoire de Bloch en tant qu’historien « martyr » — est à la fois un document personnel, un texte intensément politique et un témoignage historique d’une intensité exceptionnelle.
Loin de toute posture héroïque, Bloch y affirme, avec une lucidité remarquable, les principes qui ont guidé sa vie : l’attachement à la vérité, le refus du fatalisme et la fidélité à une certaine idée du patriotisme.
Texte sur le site Le Grand Continent
Marc Bloch : Où que je doive mourir, en France ou sur la terre étrangère, et à quelque moment que ce soit — je laisse à ma chère femme, ou, à son défaut, à mes enfants, le soin de régler mes obsèques comme ils le jugeront bon. Ce seront des obsèques purement civiles ; les miens savent bien que je n’en aurais pas voulu d’autres. Mais je souhaite que ce jour-là, un ami accepte de donner lecture des quelques mots que voici :
Dessin mis en avant : Journal la Croix
Je n’ai point demandé que sur ma tombe fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences, pourtant, accompagnèrent vers leur dernier repos tant de mes ancêtres et mon père lui-même.
Je me suis, toute ma vie durant, efforcé de mon mieux vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem.
C’est pourquoi il m’était impossible d’admettre qu’en cette heure des suprêmes adieux, où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fût fait en mon nom aux effusions d’une orthodoxie dont je ne reconnais point le credo.
Mais il me serait plus odieux encore que, dans cet acte de probité, personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né Juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre, ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux que le Christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?
Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendûment raciale — je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise — je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à mes sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français.
