Dieu est-il dans nos tempêtes, oui ou non ?

19° D. TO A — Mt 14, 22-33 — Écouter l’homélie

Après l’enseignement de Jésus en paraboles, nous sommes entrés dans une partie de l’Évangile (14-15-16) où Matthieu nous présente Jésus comme Pasteur de son peuple (les deux multiplications des pains), et éducateur de la foi des Douze, notamment à travers la figure de Pierre (marche sur les eaux, profession de foi). 

Jésus casse la tentation du succès

On se souvient comment les disciples voulaient renvoyer les foules, et ont été comme obligés par Jésus (« Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger ») à faire l’expérience de la surabondance divine à travers leur pauvreté même. Expérience qui peut vite devenir grisante, la tentation d’empocher les dividendes de l’action divine étant récurrente. Pour l’éviter, Jésus provoque une dispersion : il oblige ses disciples à embarquer sans lui. De même les foules sont renvoyées à leur domicile. Chacun est placé dans un cadre très différent : la mer pour les disciples, la terre pour les foules, la montagne pour Jésus.

La montagne représente ici le lieu biblique de la rencontre avec Dieu, comme ce fut le cas pour Moïse (Ex 19) ou Élie (1R 19). Elle manifeste ce lien singulier qui unit Jésus à son Père. Il est à l’écart, seul pour le prier… Et la nuit vient. Les disciples semblent abandonnés au gré des vents, des vagues et de cette mer dont on sait qu’elle symbolise bibliquement le danger et la mort. Ils sont loin, et de la terre des hommes, et de la montagne de Dieu, à cause de cette tempête qui semble les figer. Où donc est Dieu ?

Jésus marche sur la mer de nos tempêtes

La vue soudaine de Jésus marchant sur l’eau suscite effroi et peur chez les disciples. Le lac est leur domaine d’activité et de savoir professionnel, et ils savent bien qu’on ne marche pas sur la mer ! Ils poussent des cris, prenant même Jésus pour un « fantôme », c’est-à-dire quelque chose d’irréel. La venue de Dieu dans nos désespoirs et nos impasses est toujours déconcertante, déroutante, déstabilisante.

Jésus les rassure en disant : « Ayez confiance, c’est moi, soyez sans crainte ». Jésus, tout en les invitant à la confiance, s’identifie : « C’est bien moi ». Non, ils ne sont pas victimes d’une hallucination. Paroles de confiance et de paix qui ont pour but non d’apaiser la nature, mais les disciples, et aussi de se faire reconnaître d’eux. Jésus se révèle au cœur de nos tribulations sans les supprimer…

Pierre finit par couler dans la mer par manque de foi

Mais voici que Matthieu introduit cet épisode (qu’il est seul à rapporter) du doute et de la négociation de Pierre… « Si c’est bien toi… » La parole de Pierre est très ambiguë, mêlant l’impératif et le conditionnel. Ce faisant, en demandant à Jésus de lui ordonner de marcher sur la mer, n’est-ce pas Pierre qui exige une preuve de son Seigneur ? Son scepticisme porte sur la présence même de Jésus au milieu d’une tempête, que lui-même, bon marin, n’a pu maîtriser.

Chiche ! « Viens ! » Pierre « se mit à marcher sur les eaux ». Cependant, il prit peur « en voyant le vent », car le vent n’a pas cessé malgré la présence de Jésus. Pierre s’enfonce. Il coule, il ne lui reste plus qu’à appeler au secours en criant vers Jésus :« sauve-moi ». Son cri révèle que c’est un homme de peu de foi (oligopistos, v. 31), et surtout le doute vertigineux qui le saisit dans l’expérience de ses limites devant la puissance du mal (symbolisée par la mer). Dans cette faiblesse humaine et au milieu de la tempête que Pierre s’adresse à Jésus en reconnaissant en lui son sauveur et Seigneur qui lui tend la main. Fin des rêves grisants de puissance.

Pierre ne vaincra pas cette mer à l’image d’un dieu. Il n’est qu’un homme de trop peu de foi pour l’instant. Nul homme ne peut tenir debout sur l’élément fluide, si ce n’est Jésus et celui à qui Jésus le donne. Cela exige de participer en saisissant par la foi la grâce donnée.

Dans le récit de Matthieu, ce n’est que lorsque Jésus, reconnu Sauveur et Seigneur, monte dans la barque, que le vent tombe. Pas de parole contre le vent, pas de geste sur la mer. Sa seule présence au milieu des siens, dans la foi, est déjà une victoire. 
« Vraiment, tu es le Fils de Dieu ». Cette profession de foi nous renvoie à la croix au pied de laquelle le centurion et ses soldats reconnaîtront : Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. (Mt 27,54). Ainsi, si la proclamation des disciples reconnaît en Jésus ce Messie et Fils de Dieu, elle intègre à cette foi et à ce Salut, la nécessaire place de la croix.