La maternité de Marie

Causerie donnée à la Journée de Désert des Mères, Le Mans, 5 décembre 2016. ÉCOUTER LE FICHIER SON.

C’EST L’UN DES QUATRE DOGMES MARIALS

1. La maternité divine de Marie

Marie est « gardienne du dogme de l’incarnation » (Cal Newman). En affirmant que Marie est Mère de Dieu, on affirme nécessairement qu’il y a dans le Christ Jésus deux natures réelles, divine et humaine, substantiellement unies en une seule personne divine. Marie a fait naître à la vie humaine le Fils éternel de Dieu. Si Marie n’a pas engendré le Fils de Dieu selon la nature divine, elle l’a réellement engendré selon la nature humaine. Elle est donc mère de la personne divine du Fils, bien qu’elle n’ait fourni à l’homme-Dieu que son humanité.

Marie est la mère de l’unique médiateur. À la fois Dieu et homme, le Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, grâce à l’union de sa nature divine et de sa nature humaine dans une seule personne divine. Or qui a donné au Fils de Dieu cette nature humaine qui a fait de lui notre médiateur auprès du Père ? La Vierge Marie.

Marie est la Mère du Rédempteur « Elle est unie à lui par un lien étroit et indissociable » (LG 53). C’est comme Sauveur que le Fils de Dieu s’incarna, c’est comme Sauveur que Marie accepta de l’engendrer. Son oui maternel est un « oui » à la rédemption de l’humanité. À ce dogme premier et essentiel, dont l’expression liturgique se situe le 1er janvier, se rattachent les trois autres, comme un tout organique.

2. La virginité de Marie

Cette vérité de foi concerne en fait la conception virginale de Jésus. Marie a conçu son fils sans l’intervention d’un père humain, sa maternité ne résulte pas d’un rapport conjugal avec Joseph. Mystère qui n’est pas accessible à une approche scientifique. Certains voudraient nier ce fait surnaturel. Mais l’incarnation du Fils de Dieu en notre humanité n’est-il pas le fait surnaturel le plus inouï qui soit ?

Signification profonde de la conception virginale de Jésus. Si Jésus était né d’un rapport conjugal entre Marie et Joseph, il eût été une simple personne humaine, comme chacun de nous. Le fruit d’une relation entre deux personnes humaines ne saurait être qu’une personne humaine. Elle ne peut devenir fils de Dieu que par simple adoption. Mais Jésus est le don gratuit du Père céleste qui nous a envoyé son Fils. En Jésus, Dieu le Père ne s’est pas donné un fils né d’un couple humain, mais il nous a offert son propre Fils, engendré éternellement de lui.

Signification spirituelle de la virginité de Marie. La virginité de Marie signifie une consécration totale d’elle-même au Fils de Dieu qu’elle engendre comme don gratuit de Dieu. À Dieu qui se donne à elle, Marie répond en s’abandonnant totalement à lui. La virginité de Marie est le signe de sa parfaite réceptivité à la libre grâce d’en haut.

Marie « toujours Vierge ». On dit de Marie qu’elle est demeurée vierge « avant, pendant, et après l’enfantement » Vierge dans l’enfantement. Cela veut dire que par sa naissance, Jésus a lui même consacré le sein virginal de sa mère. Vierge après l’enfantement. Cela signifie que Marie, après la naissance de Jésus, est restée vierge et n’a pas donné la vie à d’autres enfants.

De la maternité virginale à la maternité spirituelle. Ainsi l’enfantement virginal consacre Marie non seulement comme Mère de Dieu, mais encore comme mère de tous les hommes. Marie ne devait pas, selon la chair, avoir d’autres fils que Jésus afin de devenir notre mère spirituelle à tous, afin d’être mère de toute l’Église. Marie demeurera donc toujours pour nous la « sainte Vierge ». Sa virginité et sa maternité sont indissociables, car sa maternité est essentiellement virginale. Marie n’est pas mère quoique vierge, mais elle est vierge parce que mère du Christ et de tous les hommes.

3. L’Immaculée Conception (1854)

Marie préservée du péché originel. Marie a été conçue dans le sein de sa mère, sainte Anne, sans contracter, comme nous tous, le péché originel. L’état de péché originel à la naissance signifie que notre condition native ne comporte pas en elle-même l’amitié avec Dieu ni la participation effective à sa vie divine. Celle-ci sera conférée après la naissance, par la renaissance filiale en Jésus-Christ, opérée par le sacrement de baptême ou ce qui y supplée. Cela veut donc dire positivement que, dès le premier instant de son existence, elle a été sanctifiée par la grâce de la vie divine qui n’est accordée aux autres qu’après leur naissance.

Le privilège d’une rédemption préventive. C’est en vertu de la rédemption opérée par le Christ, l’unique sauveur de tous, qu’elle a pu, comme toute personne humaine, recevoir la grâce sanctifiante. Elle fut comme nous, rachetée en vertu des mérites du Christ, mais sa rédemption fut préservatrice, préventive, alors que la nôtre est réparatrice. C’est dire combien elle est « comblée de grâce », et non pas guérie par la grâce, comme nous…

La dignité suprême de la Mère de Dieu : Temple de l’Esprit Saint. Elle a été rachetée de façon meilleure. « Aussi est-elle la fille préférée du Père et le temple de l’Esprit Saint. Par le don de cette grâce suprême, elle dépasse de loin toutes les autres créatures célestes et terrestres » (LG 53). L’Esprit Saint, qui est venu sur Marie pour que le Fils de Dieu soit conçu, a aussi comblé Marie en son âme d’une grâce sanctifiante de vie divine, qui fit d’elle le très pur tabernacle du divin Sauveur, et la rendit capable d’aimer son fils d’un amour maternel humain profondément pénétré de charité divine. Sa sainteté fut à la fois perpétuelle et progressive (Marie préservée, toute sa vie, de tout péché ; et se sanctifiant progressivement au cours d’une vie d’épreuves vécue dans l’obéissance de la foi).

4. L’Assomption (1950)

La signification du dogme de L’Assomption. « La Vierge immaculée, préservée de toute tache de la faute originelle au terme de sa vie terrestre, fut élevée à la gloire du ciel en son âme et en son corps et elle fut exaltée par le Seigneur comme reine de l’univers afin de ressembler plus parfaitement à son fils, Seigneur des Seigneurs et vainqueur du péché et de la mort » (L.G. 59). La glorification du corps, qui se produira pour nous à la fin des temps, fut anticipée pour Marie à la fin de sa vie terrestre. Ce privilège lui a été accordé, par anticipation sur le destin futur et collectif de l’humanité, en raison de sa maternité divine.

Et la mort de Marie ? Si l’on examine les préambules doctrinaux de la définition, il semble que l’opinion commune soit la suivante : Marie a connu la mort avant d’être transfigurée dans la gloire. La glorification de son corps serait donc une résurrection de celui-ci, même si le texte de la définition ne parle pas de « Marie ressuscitée ». Selon la liturgie elle-même, les dénominations anciennes de la fête de l’Assomption : Transitus virginis, Dormitio, Depositio, indiquent bien que Marie est vraiment morte. Son assomption est donc, comme l’ascension du Christ, une résurrection du corps. Marie s’étant associée, au pied de la croix, à la mort sacrificielle du Christ, n’avait plus au moment de la mort biologique à connaître la mort humaine sous son aspect sacrificiel. Sa mort fut sans doute un passage joyeux et exaltant à la vie glorieuse, une assomption joyeuse, sans aucune rupture douloureuse.

L’Assomption de Marie, épanouissement de sa grâce de maternité divine. Marie serait-elle aujourd’hui totalement notre mère, si elle n’était pour nous qu’une sainte glorifiée en son âme, mais encore en attente de la glorification corporelle ? Pourrait-elle connaître personnellement et directement chacun de nous comme son fils, si elle n’était déjà parvenue à la gloire de la résurrection ? Seule la résurrection offre la possibilité d’une communication directe et personnelle avec tous les membres existants de la communauté humaine. Il ne semble pas que nos défunts, même les plus grands saints, soient déjà capables d’une telle relation royale et universelle. À la différence de l’intercession des autres saints, la médiation maternelle de Marie est universelle, en raison du fait qu’elle participe déjà à l’ascension et à la royauté glorieuse du Christ ressuscité.

MARIE, MÈRE DU SEIGNEUR

1. Marie, Mère de Dieu.

Que Marie soit la mère de Jésus, le Nouveau Testament l’atteste à maintes reprises (cf. Mt 1,18 ; 2,11.13.20 ; 12,46 ; 13,55 ; Jn 2,1 ; Ac 1,14). Le récit de la Nativité indique sans ambiguïté que Marie, comme toute autre mère, a porté Jésus durant neuf mois dans son sein et que, lorsque son temps fut venu, elle l’a mis au monde (cf. Lc 2,5-7).

Ce qui est signifié par là, c’est plus qu’une maternité physique et plus qu’une relation purement individuelle entre Jésus et Marie. Celle-ci n’est pas seulement la mère du Seigneur selon la chair ; sa foi est une dimension essentielle de sa maternité. Avant de concevoir charnellement Jésus, elle l’avait accueilli et conçu dans la foi. Plus encore que l’exclamation : « Heureuse celle qui t’a porté et allaité ! », c’est la réponse de Jésus qui s’applique à elle : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent » (Lc 11,27-28 ; cf. 8,21). Auparavant, Élisabeth avait déjà loué Marie pour sa foi : « Bienheureuse celle qui a cru » (Lc 1,45). Par son oui, Marie, en tant que mère de Jésus, est aussi un personnage-clé de l’histoire du salut. C’est pourquoi Luc l’honore du titre de mère du Seigneur (cf. Lc 1,43).

Le récit de l’annonciation dans l’Évangile de Luc nous indique de façon encore plus précise ce que signifie la maternité de Marie : celle-ci n’est pas seulement la mère de Jésus et la mère du Seigneur, mais la mère du Fils de Dieu. « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint et sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1,35 ; cf. Ga 4,4). Dans ce passage, on perçoit un écho du récit de l’Ancien Testament, d’après lequel la gloire de Dieu marchait devant Israël sous la forme d’une nuée lumineuse (cf. Ex 13,21) et demeurait même au milieu du peuple dans la tente sacrée (cf. Ex 40,34). La nuée est le symbole de la présence toute-puissante de Dieu au milieu de son peuple. Que l’Esprit de Dieu couvre Marie de son ombre, signifie qu’elle est la nouvelle demeure de Dieu, la nouvelle tente de l’Alliance, dans laquelle le Verbe de Dieu a choisi d’habiter parmi nous (cf. Jn 1,14).

En partant de ces textes bibliques, l’Église a pu, au troisième concile œcuménique, le concile d’Éphèse (431), enseigner que Marie est la mère de Dieu. Cet article de foi est commun à tous les chrétiens. Les réformateurs du xvie siècle, eux aussi, y sont restés attachés. L’expression « mère de Dieu » doit être bien comprise. Bien entendu, Marie n’a pas enfanté Dieu en tant que tel. Ce ne serait pas l’Évangile, mais de la pure mythologie, où il est souvent question d’un principe féminin dans la divinité et parfois même d’une « quaternité » (divinité quadruple). Marie, telle que la présente la Bible et telle que la voit l’Église, est et reste une créature ! Elle n’a pas enfanté Dieu en tant que tel, mais Jésus-Christ dans son humanité ontologiquement unie à sa divinité. La foi en la maternité divine de Marie est donc, en définitive, une conséquence de la foi en Jésus-Christ, qui est, dans l’unité de sa Personne, vrai Dieu et vrai homme. Quand l’Église vénère Marie comme mère de Dieu, elle veut par là glorifier Jésus-Christ qui est, lui, l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes.

2. Marie, notre mère.

Le titre honorifique de « Mère de Dieu » apparaît pour la première fois dans une prière déjà attestée vers l’an 300. Nous la disons encore aujourd’hui : « Sous l’abri de ta miséricorde, nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu. Ne méprise pas nos prières quand nous sommes dans l’épreuve, mais de tous les dangers délivre-nous toujours, Vierge glorieuse, Vierge bienheureuse. »

Cette belle et ancienne prière nous rappelle que, comme mère de Dieu, Marie est aussi notre mère. Mais en tant que telle, elle n’a d’autre mission que de nous conduire à Jésus-Christ, son Fils. Car, comme mère de Jésus-Christ, elle est la porte du salut pour tous ceux qui appartiennent à Jésus-Christ. Elle est la mère des membres du Corps du Christ, dont la tête est Jésus, son fils (cf. LG 53). Son amour maternel inclut le souci des frères et des sœurs de son Fils, dont le pèlerinage sur terre n’est pas achevé, et qui se trouvent affrontés à des dangers et à des épreuves de toutes sortes. C’est pourquoi elle est invoquée « dans l’Église sous les titres d’avocate, d’auxiliatrice, de secourable, de médiatrice » (LG 62).

Cette foi dans l’intercession, l’aide et l’assistance de Marie est abondamment attestée dans les prières que nous a léguées la tradition de l’Église. Elle transparaît notamment dans la seconde partie de l’Ave Maria, la plus connue de toutes les prières mariales : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »

3. Perspective œcuménique.

Ce qui paraît aller de soi dans les prières traditionnelles catholiques, suscite des objections de la part des protestants. Ceux-ci peuvent parfaitement vénérer Marie (et les saints en général) comme des modèles de foi ; mais ils refusent de les invoquer pour leur demander leur intercession et leur aide (cf. CA 21). D’après la conception catholique, il y a une distinction essentielle entre l’invocation adressée aux saints et l’adoration réservée à Dieu seul ; celle-ci ne peut jamais s’adresser à une créature, ce qui exclut donc également Marie (cf. LG 66). L’invocation adressée à Marie (et aux saints) n’implique pas non plus qu’on nie ou qu’on néglige cette vérité que Jésus-Christ est l’unique Médiateur du salut (cf. 1 Tm 2,5-6). Saint Ambroise disait déjà que l’intercession de Marie n’enlève rien et n’ajoute rien à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur.

L’intercession de Marie dépend en effet totalement de l’action rédemptrice de Jésus-Christ, d’où elle tire toute sa puissance (cf. LG 60-62). Elle résulte finalement de ce que tous les membres du Corps du Christ sont solidaires les uns des autres. « Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous les membres partagent sa joie » (1 Co 12,26). D’après la conception catholique, la confiance en la médiation et en l’intercession de Marie illustre bien la façon mystérieuse dont Dieu se sert de certains êtres humains pour apporter à d’autres le salut. En Marie, c’est tout le genre humain qui se trouve honoré.

Pour exprimer sa vénération à l’égard de Marie et la confiance qu’elle a en son intercession, la piété catholique lui donne de nombreux titres. À côté de ceux déjà indiqués : « Mère, celle qui intercède, auxiliatrice, médiatrice », il y a certaines expressions qui sont quelque peu excessives et qui sont susceptibles de choquer des chrétiens non catholiques et de les induire en erreur sur la vraie doctrine catholique ; néanmoins, lorsqu’on les replace dans le contexte d’une saine théologie mariale, elles peuvent se justifier. Cette remarque s’applique avant tout au titre de « Médiatrice de toutes les grâces ». Cette appellation ne tend nullement à nier ou à dissimuler le fait que Jésus-Christ est l’unique Médiateur ; elle veut dire que Marie, par son oui, a accepté au nom de nous tous la venue de ce Médiateur de toutes les grâces et qu’elle s’associe en permanence à cette médiation salvifique de Jésus par son intercession.

Pour signifier que Marie surpasse en grâce tous les autres saints, on l’invoque et on l’honore comme Reine du ciel. C’est le cas notamment dans une prière bien connue, le Salve Regina, « Salut, ô Reine, mère de miséricorde » (xiie siècle) ou dans le Regina caeli, « Reine du ciel, réjouis-toi » (xiie siècle). Enfin, pour exprimer la place unique de Marie dans l’histoire du salut comme prototype de l’Église, on l’appelle non seulement la mère des chrétiens, mais aussi la Mère de l’Église.

Face à ces formes de piété et à bien d’autres, il faut tenir compte de l’avertissement du pape Paul VI dans sa « Lettre apostolique sur le culte marial » (1974). Le pape demandait un renouveau de la dévotion à Marie, qui soit enraciné dans la Bible, cohérent avec la foi au Christ et en la Trinité, et qui, sans rien sacrifier d’essentiel, tienne compte de la sensibilité des chrétiens non catholiques et des modes d’expression propres à notre époque et à chaque culture. Il mettait expressément en garde, avec le deuxième concile du Vatican (cf. LG 67), contre des formes aberrantes de la piété mariale, qui franchissent les limites de la saine doctrine, sollicitent la crédulité ou la curiosité populaires par des récits de miracles fantaisistes, multiplient les pratiques formalistes ou dégénèrent en une sentimentalité toute superficielle. Le culte rendu à Marie doit avoir pour objectif ultime la glorification de Dieu et la christianisation de la vie. De ce point de vue, il faut reconnaître que la piété mariale catholique a porté, en dépit de certains excès qu’on peut regretter, des fruits abondants. EXTRAIT DU CATÉCHISME ALLEMAND LA FOI DE L’ÉGLISE (1985) Chapitre : « Né de la Vierge Marie » (tome 1, Traduction française publiée en 1987, en coédition Brepols, Cerf, Le Centurion. pp. 162-178).

LA VIERGE MODÈLE DE L’éGLISE DANS L’EXERCICE DU CULTE ­ (Paul VI, Marialis Cultus 1974)

16. Nous voudrions maintenant, en suivant quelques indications de la doctrine conciliaire sur Marie et l’Église, approfondir un aspect particulier des rapports existant entre Marie et la liturgie, autrement dit : Marie, modèle de l’attitude spirituelle avec laquelle l’Église célèbre et vit les divins mystères. L’exemplarité de la Vierge en ce domaine vient de ce qu’elle est reconnue comme le meilleur modèle de l’Église dans l’ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ (43), c’est-à-dire de cette disposition intérieure qui inspire l’Église, l’Épouse bien-aimée, étroitement associée à son Seigneur, lorsqu’elle invoque celui-ci et, par lui, rend le culte qui est dû au Père éternel (44).

17. Marie est la Virgo audiens, la Vierge qui écoute, qui accueille la parole de Dieu avec foi ; une foi qui fut pour elle l’acte préliminaire et le chemin conduisant à la maternité divine, puisque selon l’intuition de saint Augustin, « celui (Jésus) que, dans la foi, Marie mit au monde, c’est dans la foi qu’elle le conçut » (45). En effet, après avoir reçu de l’Ange la réponse à son doute (cf. Lc 1, 34-37), « elle dit avec une foi entière, et concevant Jésus dans son âme avant de le concevoir dans ses entrailles, « voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38) » (46). Cette foi fut pour elle cause de béatitude et source de certitude quant à la réalisation de la promesse : « et bienheureuse Celle qui a cru dans l’accomplissement des paroles du Seigneur » (Lc 1, 45). Et avec cette même foi, en acteur capital et témoin privilégié de l’Incarnation, elle revenait sur les événements de l’enfance du Christ, en les recueillant au plus profond de son cœur (cf. Lc 2, 19, 51). C’est ce que fait également l’Église, surtout dans la liturgie : avec foi elle écoute la parole de Dieu, l’accueille, la proclame, la vénère, la distribue aux fidèles comme pain de vie (47) et, à sa lumière, elle scrute les signes des temps, interprète et vit les événements de l’histoire.

18. Marie est par ailleurs la Virgo orans, la Vierge priante. Ainsi apparaît-elle dans la visite à la Mère du Précurseur, où elle ouvre son cœur en rendant grâce à Dieu, en exprimant son humilité, sa foi, son espérance : tel est le Magnificat (cf. Lc 1, 46-55), la prière par excellence de Marie, le chant des temps messianiques dans lequel convergent l’allégresse de l’ancien et celle du nouvel Israël. En effet — comme semble le suggérer saint Irénée — dans le cantique de Marie passa le tressaillement de joie d’Abraham qui pressentait le Messie (cf. Jn 8, 56) (48) et retentit, dans une anticipation prophétique, la voix de l’Église : « dans son exultation, Marie s’écriait, en prophétisant au nom de l’Église : « Mon âme exalte le Seigneur… » (49). De fait, le cantique de la Vierge, en s’élargissant, est devenu la prière de toute l’Église dans tous les temps. Vierge priante, ainsi apparaît Marie à Cana où, manifestant à son Fils une nécessité temporelle, en l’implorant avec délicatesse, elle obtient aussi un effet de l’ordre de la grâce : que Jésus, en accomplissant le premier de ses « signes », confirme ses disciples dans la foi en lui (cf. Jn 2, 1-12). L’ultime épisode biographique de Marie nous la présente également en prière : les Apôtres « d’un même cœur, persévéraient dans la prière, avec quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 14) ; c’est la présence priante de Marie dans l’Église naissante et dans l’Église de toujours, car, élevée au ciel, elle n’a pas renoncé à sa mission d’intercession et de salut (50). Vierge priante, l’Église l’est aussi, elle qui chaque jour présente au Père les nécessités de ses fils, « loue sans cesse le Seigneur et intercède pour le salut du monde entier » (51).

19. Marie est encore la Virgo pariens, la Vierge-Mère, c’est-à-dire celle qui, « par sa foi et son obéissance, a engendré sur la terre le Fils du Père, sans connaître d’homme, mais enveloppée par l’Esprit Saint » (52) : maternité prodigieuse, établie par Dieu comme type et modèle de la fécondité de la Vierge qu’est l’Église. Celle-ci en effet « devient à son tour une Mère, car par la prédication et par le baptême elle engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu » (53). À juste titre les anciens Pères enseignaient que l’Église prolonge dans le sacrement du baptême la maternité virginale de Marie. Parmi leurs témoignages, il Nous plaît de rappeler celui de notre illustre prédécesseur saint Léon le Grand, qui affirme dans une homélie de Noël : « La source de vie qu’il (le Christ) a prise dans le sein de la Vierge, il l’a placée dans les fonts du baptême ; il a donné à l’eau ce qu’il avait donné à sa mère : car la puissance du Très-Haut et l’ombre de l’Esprit Saint (cf. Lc 1, 35), qui ont fait que Marie mit au monde un Sauveur, font aussi que l’eau régénère le croyant » (54). Voulant puiser aux sources liturgiques, Nous pourrions citer la belle illatio de la liturgie mozarabe : « Celle-là (Marie) porta la Vie dans son sein, celle-ci (l’Église) dans la piscine baptismale. Dans les membres de celle-là le Christ est formé, dans les eaux de celle-ci, le Christ est revêtu » (55).

20. Marie, enfin, est la Virgo offerens, la Vierge qui offre. Dans l’épisode de la présentation de Jésus au Temple (cf. Lc 2, 22-35), l’Église, guidée par l’Esprit Saint, a entrevu, au-delà de l’accomplissement des lois concernant l’oblation du premier-né (cf. Ex 13, 11-16) et la purification de la Mère (cf. Lv 12, 6-8), un mystère du salut relatif à l’histoire du salut. Autrement dit, elle a noté la continuité de l’offrande fondamentale que le Verbe incarné fit au Père en entrant dans le monde (cf. He 10, 5-7). Elle a vu la proclamation de l’universalité du salut, puisque Siméon en saluant dans l’enfant la lumière destinée à éclairer les peuples et la gloire d’Israël (cf. Lc 2, 32), a reconnu en lui le Messie, le Sauveur de tous. Elle a compris la référence prophétique à la Passion du Christ : les paroles de Siméon, unissant dans une même prophétie le Fils « signe de contradiction » (Lc 2, 34) et la Mère dont l’âme serait transpercée par un glaive (cf. Lc 2, 35), trouvèrent leur réalisation sur le Calvaire. Mystère de salut, oui, qui sous divers aspects, oriente l’épisode de la Présentation au Temple vers l’événement salvifique de la Croix. Mais l’Église elle-même, surtout à partir du Moyen Âge, a entrevu dans le cœur de la Vierge, qui porte son Fils à Jérusalem pour le présenter au Seigneur (cf. Lc 2, 22), une volonté d’oblation, qui dépasse le sens ordinaire du rite qu’elle accomplissait. De cette intuition, nous avons un témoignage dans l’affectueuse interpellation de saint Bernard : « Offre ton Fils, Vierge sainte, et présente au Seigneur le fruit béni de tes entrailles. Offre pour notre commune réconciliation la victime sainte qui plaît à Dieu » (56). Cette union de la Mère avec son Fils dans l’œuvre de la rédemption (57) atteint son sommet sur le Calvaire, où le Christ « s’offrit lui-même sans tache à Dieu » (He 9,14) et où Marie se tint auprès de la Croix (cf. Jn 19, 25) « souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour » (58) et l’offrant, elle aussi, au Père éternel (59). Pour perpétuer à travers les siècles le Sacrifice de la Croix, le divin Sauveur a institué le Sacrifice eucharistique, Mémorial de sa Mort et de sa Résurrection, et l’a confié à l’Église son Épouse (60) celle-ci, surtout le dimanche, convoque les fidèles pour célébrer la Pâque du Seigneur jusqu’à ce qu’il revienne (61). L’Église l’accomplit en communion avec les Saints du ciel et d’abord avec la bienheureuse Vierge (62), dont elle imite la charité ardente et la foi inébranlable.

21. Modèle de toute l’Église dans l’exercice du culte divin, Marie est encore, de façon évidente, éducatrice de vie spirituelle pour chacun des chrétiens. Bien vite, les fidèles commencèrent par regarder Marie pour faire, comme elle, de leur propre vie, un culte à Dieu, et de leur culte, un engagement de vie. […] Mais Marie est surtout le modèle du culte qui consiste à faire de sa propre vie une offrande à Dieu : cette doctrine ancienne, toujours valable, chacun peut la réentendre en méditant l’enseignement de l’Église, mais aussi en prêtant l’oreille à la voix même de la Vierge au moment où, réalisant par anticipation l’étonnante demande de l’oraison dominicale — « que ta volonté soit faite » (Mt 6, 10) — elle répond au messager de Dieu : « Me voici, je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38). Le « oui » de Marie est pour tous les chrétiens une leçon et un exemple pour offrir leur obéissance à la volonté du Père, chemin et moyen de leur propre sanctification.

22. Il est important d’autre part d’observer comment l’Église traduit les multiples rapports qui l’unissent à Marie dans les diverses attitudes effectives du culte : vénération profonde, lorsqu’elle réfléchit sur la dignité éminente de la Vierge, devenue, par l’œuvre de l’Esprit Saint, la Mère du Verbe incarné ; amour ardent, lorsqu’elle considère la maternité spirituelle de Marie à l’égard de tous les membres du Corps mystique ; invocation confiante, lorsqu’elle fait l’expérience de l’intercession de son Avocate et Auxiliatrice (64) ; service d’amour, lorsqu’elle entrevoit dans l’humble servante du Seigneur la Reine de miséricorde et la Mère de la grâce ; imitation active, lorsqu’elle contemple la sainteté et les vertus de celle qui est « pleine de grâce » (Lc 1, 28) ; émotion profonde, lorsqu’elle voit en elle, comme dans une image très pure, ce qu’elle-même désire et espère devenir en tous ses membres (65) ; contemplation attentive, lorsqu’elle reconnaît, dans l’Associée au Rédempteur, qui participe désormais pleinement aux fruits du mystère pascal, l’accomplissement prophétique de son propre avenir, jusqu’au jour où purifiée de toute ride et de toute tache (cf. Ep 5, 27), elle deviendra comme une épouse parée pour son époux, Jésus-Christ (cf. Ap 21, 2).