Cardinal Domenico Battaglia, Archevêque de Naples, opinion publiée sur le site de La Croix, 24/3/26
Alors que les guerres se multiplient, le cardinal archevêque de Naples interpelle, dans une lettre ouverte publiée dans la presse italienne, les fabricants et marchands d’armes, critiquant leur « cynisme » froid. Et de lancer : « Comment pouvez-vous appeler “marché “ce qui, devant Dieu, porte le nom le plus simple et le plus terrible : péché ? »
Aux marchands de mort, à vous qui faites des affaires avec le sang des hommes, à vous qui comptez vos profits tandis que les mères comptent leurs enfants, à vous qui appelez « stratégie » ce que l’Évangile appelle un scandale, j’adresse des paroles qui ne naissent pas de la diplomatie, mais de la douleur.
Je vous écris depuis cette terre qui tremble. Elle tremble sous les pas des pauvres, sous les pleurs des enfants, sous le silence des innocents, sous le bruit féroce des armes que vous avez construites, vendues, bénies par votre cynisme. Je vous écris alors que le monde semble avoir réappris le langage de Caïn. Ce langage ancien et terrible qui demande : « Suis-je donc le gardien de mon frère ? »
Et pourtant, oui, nous le sommes. Nous le sommes tous. Et vous, plus que les autres, car vous avez choisi non seulement de détourner le regard, mais aussi de tirer profit de la blessure de votre frère.
Les armes creusent des fosses
Il y a des nuits, en ce moment, où l’humanité semble se perdre. De longues nuits, où le ciel ne console pas et où la terre ne rend que des décombres. Et pourtant, là justement, au cœur de la nuit, l’Évangile continue de s’obstiner. Il continue de dire qu’aucun homme n’est né pour être une cible. Qu’aucun enfant n’a pour destin la poussière. Qu’aucune mère ne doit apprendre à reconnaître son fils à partir d’un lambeau de tissu. Que la paix n’est pas une faiblesse à railler, mais la forme la plus élevée de la force.
Vous faites le contraire du pain. Le pain se rompt pour nourrir. Les armes brisent les corps pour affamer l’avenir. Le pain rassemble les hommes autour d’une table. Les armes creusent des fosses, vident les maisons, allongent les tables sans convives. Le pain a le parfum des mains. Les armes ont l’odeur froide de la comptabilité.
Et dites-moi : comment faites-vous ? Comment arrivez-vous à dormir en sachant que derrière chaque contrat se cache une chair déchirée ? Que derrière chaque signature se cache une école vidée, un hôpital rasé, un visage effacé ? Comment pouvez-vous appeler « marché » ce qui, devant Dieu, porte le nom le plus simple et le plus terrible : péché ?
Il n’y a pas de sécurité là où l’on sème la mort
Je ne vous parle pas en juge. Je n’ai pas de tribunaux à ouvrir. Je vous parle en homme et en pasteur. En croyant blessé par la férocité de notre époque. En évêque qui ressent au plus profond de lui le cri du Christ encore crucifié dans les peuples humiliés, dans les villes dévastées, dans les corps sans nom que la mer rend et que la guerre cache.
Car le Crucifié a aujourd’hui les mains des civils ensevelis sous les bombes. Il a les yeux écarquillés des enfants qui ne savent pas nommer l’horreur. Il a le visage des femmes qui serrent des photos au lieu d’étreindre leurs enfants. Il a la soif des réfugiés, la peur des personnes âgées, le tremblement de ceux qui n’ont plus de maison ni même de langue pour raconter leur douleur.
Et vous, marchands de mort, vous continuez à passer sous cette croix comme le firent un jour les soldats, en vous partageant les vêtements du condamné. Sauf qu’aujourd’hui, vous ne tirez pas au sort une tunique : vous tirez au sort des peuples entiers. Vous pariez sur les frontières, sur les rancœurs, sur les escalades, sur les équilibres armés. Et pendant ce temps, vous appelez « paix » la peur, « ordre » la domination, « sécurité » la menace permanente.
Mais il n’y a pas de sécurité là où l’on sème la mort. Il n’y a pas d’avenir là où l’on éduque les jeunes à la méfiance. Il n’y a pas de justice si la richesse de quelques-uns repose sur le deuil de beaucoup. Et il n’y aura pas de paix tant que la guerre restera un investissement acceptable.

L’Évangile ne s’habitue pas aux morts
L’Évangile, lui, ne négocie pas. L’Évangile ne bénit pas les industries de la destruction. L’Évangile ne s’habitue pas aux morts. L’Évangile ne supporte pas que la douleur devienne une statistique et que les massacres se dissolvent dans le commentaire fatigué d’un journal télévisé. L’Évangile place un enfant au centre. Toujours.
Et quand un enfant est au centre, toutes vos raisons s’effondrent. S’effondrent les doctrines militaires, les alliances opportunistes, les justifications géopolitiques, les langages techniques avec lesquels vous dissimulez la honte. Car face à un enfant tué, il n’y a plus de droite ni de gauche, d’Orient ni d’Occident, d’ami ni d’ennemi : il n’y a plus que l’abîme.
Je ne vous demande donc pas seulement de vous arrêter. Je vous demande de vous convertir. Oui, de vous convertir. Un mot ancien, un mot scandaleux, un mot nécessaire. Se convertir, c’est cesser de penser que tout a un prix. C’est reconnaître que la vie humaine est sacrée, sinon elle ne sera plus humaine. C’est sortir de la logique du profit pour entrer dans celle de la sauvegarde. C’est avoir le courage, enfin, de perdre de l’argent pour sauver des hommes.
Ayez un sursaut. Un seul, mais vrai. Laissez les pleurs que vous avez tenus hors de vos bureaux vous atteindre. Laissez entrer le nom des morts dans vos conseils d’administration. Laissez une mère venir perturber vos comptes. Laissez l’Évangile gâcher votre tranquillité.
Dieu ne cesse de frapper, même aux portes les plus blindées
Car il n’y a pas de paix sans désarmement du cœur, et il n’y a pas de désarmement du cœur tant que la main reste accrochée au profit. La guerre ne commence pas quand tombe la première bombe. Elle commence bien avant : quand le frère devient un obstacle, quand le pauvre devient insignifiant, quand la compassion est jugée naïve, quand l’économie cesse de servir la vie et décide de l’utiliser.
Et pourtant, je ne vous écris pas pour vous livrer au désespoir. Je vous écris parce que même pour vous, il existe un chemin. Dieu ne cesse de frapper, même aux portes les plus blindées. Pour vous aussi, il y a une possibilité de rédemption. Pour vous aussi, il y a un Vendredi saint qui peut s’ouvrir sur Pâques.
Mais vous devez descendre. Descendre de vos trônes de pouvoir, de vos discours d’absolution, de ces bureaux où la mort est planifiée, sans odeur et sans visage. Vous devez redevenir des hommes. Avant d’être des dirigeants, des actionnaires, des stratèges, des intermédiaires : des hommes. Des hommes capables de honte, et donc de vérité.
Je rêve du jour où le mot « profit » ne rime plus avec « funérailles »
Je rêve du jour où vos usines changeront de vocation. Où le fer ne deviendra pas une balle mais une charrue, où l’ingéniosité ne servira pas à perfectionner l’attaque mais à préserver la vie, où les capitaux seront utilisés pour soigner, instruire, reconstruire, accueillir.
Je rêve du jour où le mot profit ne rime plus avec funérailles. Et je sais que certains souriront, qualifiant tout cela de naïveté. Mais la seule véritable naïveté, aujourd’hui, c’est de croire que la guerre sauve. La seule véritable folie, c’est de penser qu’on peut continuer à embraser le monde sans brûler avec lui. Le seul réalisme possible, désormais, c’est la paix.
C’est pourquoi je vous confie une question qui, je l’espère, ne vous laissera pas en paix : combien de sang vous faut-il encore ? Combien de souffrances l’histoire doit-elle encore traverser pour que vous compreniez que vous ne traitez pas avec des marchandises, mais avec des enfants, avec des mères, avec des visages, avec de la chair aimée de Dieu ?
Et nous, Église de l’Évangile, nous ne nous tairons pas
Arrêtez-vous. Avant qu’il ne soit trop tard pour les peuples. Avant qu’il ne soit trop tard pour vous. Arrêtez-vous, et écoutez l’Évangile de la paix, qui ne crie pas mais insiste, qui n’écrase pas mais convertit, qui n’humilie pas mais appelle chacun par son nom.
Écoutez le Christ, désarmé et vrai, qui continue de dire : « Heureux les artisans de paix. » Pas les stratèges de guerre. Pas les garants de l’équilibre des forces. Pas les marchands de peur. Les artisans de la paix. Le monde a besoin de mains qui relèvent, pas de mains qui arment. Il a besoin de consciences éveillées, pas de profits aveugles. Il a besoin de prophètes, pas de marchands.
Et nous, Église de l’Évangile, nous ne nous tairons pas. Non par idéologie, mais par fidélité. Non par naïveté, mais par obéissance au Christ. Non parce que nous ignorons la complexité de l’histoire, mais parce que nous connaissons la valeur infinie de toute vie.
À vous, marchands de mort, j’adresse donc ce dernier mot, non comme une condamnation, mais comme une supplication : rendez l’avenir. Rendez le souffle. Rendez les enfants à leurs mères, les pères à leurs foyers, les rêves à la terre. Rendez-vous à votre humanité. La paix vous jugera. Mais, si vous le voulez, la paix pourra encore vous sauver. Avec douleur, avec espoir, avec l’Évangile entre les mains.
