Suite à l’opinion « Ne faudrait-il pas encourager à une lucidité de fin de vie? » : la proposition-choc du frère Poswick, un lecteur, avec le support de l’IA, propose la réponse suivante.
Sur le site CathoBel
Cher Frère Poswick,
Votre réflexion naît manifestement d’une préoccupation sincère : comment vivre humainement le grand âge dans des sociétés vieillissantes ? Comment éviter l’acharnement thérapeutique, la solitude, l’abandon et la souffrance inutile ? Ces questions méritent d’être posées avec courage.
Mais la réponse que vous suggérez me paraît malheureusement conduire à une impasse anthropologique et spirituelle.
Vous fondez votre proposition sur l’Evangile : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Pourtant, le Christ ne nous enseigne jamais que donner sa vie consiste à se donner la mort. Jésus reçoit sa vie du Père et la remet au Père. Il accepte librement la violence des hommes; il ne provoque pas sa propre disparition. Il en va de même des martyrs. Ils ne choisissent pas la mort; ils choisissent la fidélité, quitte à mourir.
Il existe donc une différence essentielle entre offrir sa vie et supprimer sa vie. La première relève de la charité; la seconde introduit l’idée que certaines existences auraient perdu leur raison d’être.
Il existe donc une différence essentielle entre offrir sa vie et supprimer sa vie.
C’est précisément là que votre raisonnement me semble dangereux.
Lorsque vous évoquez le poids économique du vieillissement et le coût des dernières années de vie, vous faites entrer, peut-être malgré vous, un critère utilitaire dans l’évaluation de la personne humaine. Dès lors, chacun risque un jour de se demander non plus : « Suis-je encore aimé ? », mais : « Suis-je encore rentable ? »
Or l’Evangile ne connaît pas cette mesure.
Le vieillard dépendant demeure aussi infiniment digne que l’enfant dans son berceau. Sa valeur ne vient ni de sa productivité, ni de son autonomie, mais du fait qu’il demeure une personne créée à l’image de Dieu.
L’Eglise ne défend pas seulement le droit de vivre; elle annonce que toute vie humaine peut encore porter du fruit, même lorsque les forces déclinent.
toute vie humaine peut encore porter du fruit
Les derniers chapitres de l’existence ne sont pas un temps inutile. Ils sont souvent celui où s’apprennent la patience, la gratitude, la réconciliation, le pardon, la transmission, l’abandon confiant entre les mains de Dieu. Les générations nouvelles ont besoin des anciens, non seulement pour leurs souvenirs, mais parce qu’ils rappellent que l’homme vaut davantage que ce qu’il produit.
Vous évoquez les traditions de certains peuples confrontés à des conditions extrêmes de survie. Mais les situations de famine polaire ne peuvent devenir des modèles de discernement moral pour des sociétés d’abondance. L’Evangile nous appelle non à organiser le retrait des plus fragiles, mais à agrandir la table commune afin que chacun y ait sa place.
L’espérance chrétienne ne consiste pas à choisir l’heure de son départ pour soulager les autres; elle consiste à croire qu’aucune existence n’est jamais devenue superflue aux yeux de Dieu.
Oui, l’Eglise doit promouvoir les soins palliatifs, lutter contre l’isolement, accompagner les familles, refuser l’acharnement thérapeutique, aider chacun à vivre une mort paisible et entourée. Elle possède déjà pour cela une admirable tradition : l’onction des malades, le viatique, la prière des mourants, la présence fraternelle.
Peut-être faut-il aujourd’hui inventer de nouveaux rites. Mais ils ne devraient jamais célébrer une décision de mourir. Ils devraient célébrer la fidélité de Dieu qui accompagne jusqu’au dernier souffle, et la communion des générations qui refusent d’abandonner les plus âgés.
Une civilisation se juge moins à sa capacité de prolonger la vie qu’à sa manière d’aimer ceux qui ne peuvent plus rien lui rendre.
La véritable réponse chrétienne au vieillissement n’est donc pas une pédagogie du retrait volontaire, mais une culture de la gratitude. Les enfants apprennent des anciens que la vie est un don; les anciens reçoivent des plus jeunes la preuve que leur existence demeure précieuse. Cette réciprocité est une image du Royaume. Notre société souffre moins d’un excès de vieillards que d’un déficit de fraternité.
Notre société souffre moins d’un excès de vieillards que d’un déficit de fraternité.
Plutôt que d’encourager certains à partir, aidons-nous les uns les autres à demeurer présents jusqu’au bout. C’est ainsi que le témoignage chrétien continuera de contredire toutes les logiques qui évaluent une personne selon son utilité.
Car, devant Dieu, personne n’est jamais de trop.
Pierre de MAHIEU
