Par Jean-Guilhem Xerri Psychanalyste et essayiste (1)
Le lâcher-prise fait partie des mantras du développement personnel. La littérature s’y rapportant abonde et à ceux qui le mettent en pratique, la promesse est faite de jours meilleurs, de sérénité et de zénitude.
J’avoue partager cet enthousiasme avec une certaine circonspection. Il ne s’agit pas d’une opposition au concept de confiance et d’acceptation de ses limites, associé au lâcher-prise. que la Tradition chrétienne promeut largement. Mais savoir ce qui est à « lâcher » appelle pour moi un vrai discernement. Et puis, je goûte peu aux conseils quand ils deviennent des injonctions.
Lâcher prise renvoie à la question « Qu’est-ce que je tiens, à quoi je tiens ? ». Et là, la réponse n’est pas univoque. Je peux tenir des choses qui ne sont en effet pas bonnes pour moi (une relation que j’entretiens et qui m’est toxique ou une émotion négative que je rumine). Je peux aussi tenir mal, c’est-à-dire trop fort ou pas suffisamment fermement (un événement auquel j’accorde une importance démesurée ou, au contraire, une parole dont je n’ai pas tenu compte). Et je peux aussi tenir quelque chose qui mérite de l’être, qui a du sens et qui est bon pour moi (un engagement ou quelqu’un dans la difficulté, par exemple). Qu’est-ce que je tiens ? À quoi je tiens ? Et, accessoirement, qu’est-ce qui me tient ? Si vous sentez que ces interrogations vous parlent. donnez-vous alors le temps de les explorer pour y discerner ce qui est bon à tenir, ce qui est à mieux tenir et ce qui. peut-être. est à relâcher. Cette exploration peut avoir un périmètre large : activités, pensées. émotions, souvenirs, personnes qui vous influencent ou que vous influencez, relations aux autres et à Dieu…

Le « lâcher-prise » est souvent asséné aujourd’hui comme une vérité révélée (« Hors du lâcher-prise, pas de salut »), et il s’en trouve formulé comme une injonction en mode « Lâchez vos angoisses »… Et la pression à mettre en œuvre ce fameux « lâcher prise » ne fera qu’ajouter à toutes les contraintes que mon Surmoi fait déjà peser sur moi. Cessons de nous tyranniser en faisant du lâcher-prise un objet supplémentaire de notre « to do list du bien-être ».
Au fond, le sujet du « lâcher prise » est celui d’une relation plus juste aux autres, à ses désirs, ses peurs ou ses blessures. Des méthodes peuvent y contribuer, mobilisons-les. Mais l’enjeu va bien au-delà de la gestion de son mental et de ses émotions. En effet, le lâcher prise n’est pas une fin en soi. Il est le plus souvent un assouplissement intérieur qui advient quand je me décentre, que je m’ouvre à plus grand que moi et que j’entre davantage dans le mouvement de la Vie qui m’est donné.
Des paroles de l’Évangile, dites avec notre cœur et au rythme de notre respiration, peuvent nous y aider : « En tes mains Seigneur (sur l’inspir), je remets mon esprit (sur l’expir) ; ou bien encore : « Seigneur (sur l’inspir), je m’abandonne à toi (sur l’expir). »
(1) Auteur de (Re) vivez de l’intérieur, Éd. du Cerf, 224 p., 16 €.
Chronique dans le journal la Croix du 4 octobre 2019.
