Gilles Drouin, Vicaire général du diocèse d’Evry-Corbeil-Essonnes, professeur honoraire à l’ICP/ISL
Opinion, sur le site de La Croix
Le Père Gilles Drouin, vicaire général du diocèse d’Évry-Corbeil- Essonnes, s’inquiète d’une dérive qui transforme la Pentecôte en « fête de l’Esprit Saint », au risque de réduire la foi chrétienne à une technique de développement personnel. Il invite à revenir au mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ.
C’est à la Pentecôte qu’on retire le cierge pascal, pour signifier que cette fête clôture le temps de Pâques dont elle fait partie. En termes techniques, elle en est le sceau, c’est-à-dire que le don du Saint-Esprit aux disciples les marque d’un sceau, intériorise en eux le Mystère de mort et de résurrection du Christ dont ils ont été les témoins mais que jusque-là ils étaient incapables d’annoncer, tétanisés par une peur, bien légitime à vue humaine.
La Pentecôte n’est donc pas la fête de l’Esprit Saint comme on l’entend parfois. Il n’y a d’ailleurs pas plus de fête du Saint-Esprit que de fête du Père dans la liturgie chrétienne. Toutes nos grandes fêtes actualisent le Mystère du Christ, sa naissance, sa présentation, sa mort, sa résurrection, son ascension, le don de son Esprit, qu’elles actualisent, c’est-à-dire qu’elles le rendent présent dans la liturgie.
Le don de Dieu
C’est probablement en raison de l’influence du Mouvement pentecôtiste et de ses déclinaisons charismatiques que les églises latines ont « retrouvé » l’importance du Saint-Esprit dans une théologie et une liturgie jusque-là très profondément et peut-être trop unilatéralement christocentrées. Et c’est assurément une bonne chose. Mais ce faisant, on a eu tendance à transférer sur l’Esprit les catégories jusque-là appliquées au Christ.
Ainsi la Pentecôte tend-elle à être envisagée comme une Pâque bis (avec parfois une Vigile bis), la confirmation tend-elle à être la célébration du don de l’Esprit alors que, Dieu merci, la plupart des confirmands l’ont reçu avant : la formule liturgique de la confirmation n’est d’ailleurs pas « Reçois le Saint-Esprit » mais « Sois marqué du Saint- Esprit le don de Dieu » .
Ces considérations pourraient apparaître comme des divagations de théologiens, ou pire, de liturgistes, hors-sol. En fait l’enjeu n’est pas mince pour la vie spirituelle des chrétiens, des confirmands et des catéchumènes en particulier. Comme vicaire général, j’ai la chance de lire de nombreuses lettres de confirmands ou de catéchumènes qui demandent, pour les premiers la confirmation, pour les seconds les sacrements de l’initiation chrétienne.

« Pentecôte », de Jean II Restout, 1732.
L’occultation de la Pâque
Ces textes sont souvent magnifiques, et suscitent toujours en moi une profonde action de grâces… laquelle ne doit pas interdire d’exercer l’œil du théologien. Je suis surpris par le désir, une fois encore bien compréhensible, exprimé par ces hommes et ces femmes, de trouver dans les sacrements de l’Église une consolation, un bien-être que leur vie souvent cabossée ne leur procure pas.
Ce faisant, la personne du Saint-Esprit est très présente dans ces lettres, et ils attendent de son effusion ce bien être, cette paix que la vie leur a refusée. En revanche la Pâque du Christ, qui est le cœur brûlant de la foi chrétienne, sa mort et sa résurrection, sont étonnamment absentes de la quasi-totalité des lettres, y compris pour les catéchumènes qui vont précisément être plongés dans la mort et la résurrection du Seigneur.
Et c’est là que le bât blesse : ainsi comprise, avec cette « occultation » de la Pâque, la foi chrétienne court le risque dangereux d’être réduite à une technique parmi d’autres de développement personnel. Et l’invocation du Saint-Esprit, sans lien avec la Pâque, la Croix du Christ, à une technique destinée à résoudre, comme par enchantement, des problèmes très humains.
Faire mémoire des hauts faits de Dieu
Cette vigilance n’est en aucun cas « hors-sol ». Je participe à l’organisation du Concile Provincial sur le catéchuménat en Île-de-France, une magnifique expérience synodale qui se profile pour les huit diocèses de la métropole francilienne et le diocèse aux armées françaises : la méthode de conversation dans l’Esprit, une excellente méthode choisie tant pour la phase de consultation que pour les Assemblées synodales, risque, si on n’y prend garde, d’être absolutisée et de nous amener à ériger les aspects en absolu dans l’opération de discernement et de négliger l’objectivité portée par exemple par la tradition tant doctrinale que liturgique de l’Église… Comme s’il suffisait d’invoquer l’Esprit pour résoudre tous nos problèmes.
La liturgie latine en son cœur euchologique n’invoque jamais le Saint-Esprit : elle demande au Père d’envoyer l’Esprit du Ressuscité
Autre exemple, je participais récemment aux ordinations des prêtres d’une communauté charismatique : durant la longue procession de l’imposition des mains, une mélopée déployait, en place du silence prévu par la liturgie, une longue incantation sur le Veni Sancte Spiritus … alors même que la liturgie latine en son cœur euchologique n’invoque jamais le Saint-Esprit : elle demande au Père d’envoyer l’Esprit du Ressuscité sur du pain et du vin et/ou sur une assemblée (prière eucharistique), sur un homme (prière ordination), sur un couple (bénédiction nuptiale), sur de l’eau (bénédiction de l’eau baptismale), sur de l’huile (consécration du saint chrême) etc. pour actualiser dans ces hommes, ces éléments tirés de la Création, le mystère accompli par le Christ dans sa Pâque.
C’est la structure de toutes nos grandes prières « consécratoires » que de faire mémoire des hauts faits de Dieu dans l’Ancien Testament, de leur accomplissement dans la Pâque du Christ et de demander au Père d’envoyer l’Esprit du Ressuscité pour actualiser le mystère dans l’aujourd’hui de la liturgie. Les pièces qui invoquent directement le Saint-Esprit ne font pas partie du chœur euchologique de la liturgie latine : par exemple le Veni Creator est une simple hymne et le Veni Sancte Spiritus une séquence, des pièces vénérables mais qui ne font pas partie du cœur de la liturgie latine.

Le sceau du don de soi
D’ailleurs l’invocation de l’Esprit Saint, le plus souvent le Veni Creator, facultatif dans la version latine du rituel des ordinations, n’est pas chanté dans la plupart des adaptations du rituel romain, par exemple en langues italienne ou espagnole. Tout simplement parce que c’est au cœur de la prière d’ordination que l’évêque demande au Père d’envoyer l’Esprit du Ressuscité sur les ordinands.
L’Orient chrétien, en partie épargné par cette concentration christologique caractéristique de l’Occident latin, a conservé une structure profondément trinitaire de sa théologie et surtout de sa liturgie et de sa piété, c’est probablement la raison pour laquelle il est moins sujet aux déséquilibres que le tsunami pentecôtiste fait courir à la foi chrétienne. J’ai souligné le risque de réduire la vie chrétienne à une technique de développement personnel. Le risque n’est pas mince puisqu’il expose nos jeunes chrétiens, en particulier les néophytes, à de rudes désillusions quand l’épreuve, la Croix, immanquablement, resurgit dans leur vie. N’oublions jamais que l’Esprit qui nous fait vivre est l’Esprit d’un Christ mort et ressuscité.
Pour conclure, je proposerais quatre points concrets de vigilance pour nos catéchèses :
- centrer notre catéchèse sur le kérygme dans son intégralité : la mort, la résurrection du Christ et l’envoi de Son Esprit, là sont le cœur de la foi chrétienne ;
- ne pas isoler l’Esprit des deux autres personnes de la Sainte Trinité et retrouver la structure trinitaire de la foi et de la vie chrétiennes ;
- éviter de faire de la Confirmation le don de l’Esprit mais souligner son lien avec le baptême en repartant de la belle formule sacramentelle : « Sois marqué du Saint-Esprit, le don de Dieu » ;
- ne jamais oublier que la visée de l’initiation chrétienne n’est ni le baptême, ni la confirmation mais l’Eucharistie et qu’une vie dans l’Esprit est avant tout une vie eucharistique, c’est-à-dire une vie marquée du sceau du don de soi.
