L’aveuglement du matérialiste

18è D TO C — (Lc 12,13- 21)

L’opposition entre les riches et les pauvres, apparue dès le Magnificat, a ressurgi au centre de la proclamation des Béatitudes (6,20- 24). Elle revient ici à l’occasion d’un petit épisode que Luc seul rapporte, la demande faite à Jésus d’intervenir en juge — presque en notaire ! — pour régler une question d’héritage entre deux frères, ce qu’il récuse (v.13-14). 

Une exhortation à se garder de la cupidité

On se souvient comment la parabole du bon Samaritain avait positivement montré que la vie authentique est liée au souci d’autrui, à la générosité envers le prochain, en temps et en argent (10,25- 37). Nous trouvons dans cette nouvelle parabole la même pensée, mais sous forme négative : « Gardez-vous de toute avidité (cupidité), car ce n’est pas du fait qu’un homme est dans l’abondance que sa vie procède de ses biens » (v.15). L’argent n’est pas source de vie ! Cette exhortation est alors développée en deux discours contrastés qui opposent l’illusion du riche insensé (c’est la parabole de ce jour) et la pauvreté confiante recommandée aux disciples à travers l’exhortation répétée : « Ne vous inquiétez pas » (c’est la suite directe, mais elle n’est pas retransmise).

La parabole du riche autosatisfait

La « parabole » des v. 6 à 21 est en fait un récit exemplaire, jouant le même rôle que celui du bon Samaritain : illustrer concrètement une exhortation abstraite. Le riche est mis en souci par son abondance même. Jésus nous le présente monologuant avec beaucoup de phrases en « je », comme plus tard le pharisien, autre type de riche, dans sa prière (cf. 18,11ss). Il se pose à lui-même une question qui ressemble à celle du légiste : « Que ferai-je ? », mais qui est bien plus immédiatement intéressée : son problème est de pouvoir continuer à accumuler des richesses. Ayant virtuellement résolu ce problème, il se complait dans l’évocation de la sécurité que lui valent ses nombreux biens, et se prépare à en jouir égoïstement.

La nécessité du bon sens

Ce qui caractérise le riche de la parabole est un défaut de jugement, d’évaluation de la réalité, de perception, ce qu’exprime l’adjectif aphrôn (« insensé ») dont Dieu le qualifie (v. 20) ; il est ainsi à l’opposé de l’intendant infidèle du chapitre 16, qui, lui, est dit avoir agi phronimôs, « avec prudence, de manière sensée », cf. 16,8. La réflexion qu’il fait ne l’amène pas à découvrir le vrai sens de son existence, alors qu’une simple phronèsis (pure évaluation pratique) déboucherait sur le bon choix, qui consiste à « s’enrichir en vue de Dieu » d’un bien qu’on ne peut perdre. Dans la suite, Jésus en appelle d’ailleurs au sens pratique, à la simple observation : « considérer », vv. 24.27 — les corbeaux, les lys…

Le partage comme antidote

Pour Jésus la vie de l’homme n’est pas dans la quantité de son avoir, mais dans la qualité de son être. La société de consommation fait fausse route et se trompe de bonheur. « Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » Tel est le réflexe matérialiste de l’homme : jouir de la vie sur la terre, sans chercher à voir plus loin. Alors Jésus nous prévient : « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. » (12,34). « Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. » — PROFITE ! « Tu es fou, cette nuit même, on te redemande ta vie. » L’absurdité d’une vie centrée sur l’accroissement des richesses apparaît clairement face à la mort, mais aussi en considérant que l’homme doit répondre de sa vie devant Dieu. Jésus nous oriente vers le partage comme antidote au matérialisme : « Ce que tu as amassé, qui l’aura ? ».

Que nos cœurs pénètrent la sagesse

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs pénètrent la sagesse. » Cette prière tirée du psaume 89 est très ajustée dans ce contexte de réflexion sur l’argent et la richesse. Et Paul dans la lettre aux Colossiens, nous replace dans l’axe de notre baptême : « Vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut… Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre. »Voilà le fondement de l’attitude chrétienne de pauvreté : le Christ. Il est notre vie, la vérité de notre être. Car tout ce que nous sommes en Dieu et pour Dieu, nous ne le devons qu’à lui. Recevons avec gratitude ce que Jésus nous dit aujourd’hui : soyez riches « en vue de Dieu », au lieu d’amasser pour vous-mêmes seulement.

« L’abri de la sagesse vaut l’abri de l’argent… La sagesse fait vivre ceux qui la possèdent » (7,12) Soyons témoins de la sagesse qui fait vivre !