21è D TO C — (Lc 13,22- 30)
La question du salut est posée par un anonyme, sous une forme théorique qui correspond aux discussions classiques des rabbins : « N’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? » (v.23). La question pose comme une évidence qu’il s’agit d’un salut futur, sous-entendu : l’entrée dans le Royaume eschatologique de Dieu. Mais c’est par un appel existentiel, au présent, que Jésus exprime sa réponse : c’est maintenant que se décide le salut, non pas celui des gens en général, mais celui de l’interlocuteur, des autres… et de nous-mêmes.
Une petite porte étroite
Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Cette porte est ici et maintenant un seuil à franchir. La difficulté d’être sauvé est décrite par cette image : il s’agit d’entrer par une petite porte, « étroite ». L’effort à faire est de plus désigné par le verbe agônizesthé, « luttez ». C’est un combat, un effort de tous les instants. La porte, en plus d’être étroite, est ouverte pour un temps limité ; celui qui la ferme, l’oïkodespotès, le « maître de maison », est Jésus lui-même. L’emploi du futur implique par contrecoup qu’il est urgent de s’y prendre dès maintenant. Dépêchez-vous !
La maladie de l’obésité spirituelle
De l’image de la porte étroite, on peut déduire qu’il faut éviter l’obésité spirituelle, une maladie provoquée par la conscience d’être repus de ses propres certitudes. Sans trancher sur le problème du nombre, Jésus avertit que « beaucoup ne pourront entrer » (v.24). Jésus pense probablement à ses adversaires qui se manifestent périodiquement. Ils refusent son enseignement parce qu’il les dérange dans leurs certitudes et leur contentement de soi. C’est précisément ce qu’il faut accepter de laisser derrière soi pour passer la porte du Royaume : accepter que Dieu ait d’autres pensées que nous, nous délester de nos fausses certitudes. Vivre dans l’équilibre instable de l’abandon. Rappelons-nous Thérèse de l’Enfant Jésus : « Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres ».
La salle étrange du Royaume
La porte à franchir s’ouvre sur une salle appelée « Royaume de Dieu » (vv. 28-29). Là se déroule un festin, métaphore du salut. Et un double renversement a eu lieu qui rend cette salle étrange : les gens qui y sont attablés ne sont pas ceux qui étaient proches de Jésus en formant son auditoire lors de sa mission, mais ceux qui étaient loin, au « levant » et au « couchant », au « nord » et au « sud » ; ceux-là, les « premiers », sont éloignés, exclus, et deviennent « derniers » ; ceux-ci, les « derniers », sont rapprochés, inclus, et deviennent les « premiers » (v. 30). Entre parenthèses, c’est l’exact opposé de la « Salle du Royaume » où se réunissent les Témoins de Jéhovah, détenteurs du « Pass 144 000 »… le « peu » de gens à être sauvés !
Jésus le maître de maison
C’est lui qui a pouvoir d’ouvrir ou de fermer la porte du salut, de décider qui il reconnaît comme siens (v.25). Le dialogue que Jésus imagine à ce propos entre ceux qu’il interpelle et ce Seigneur qu’ils imploreront devant la porte fermée, reconnaissant alors son pouvoir, implique que Jésus s’identifie à ce Juge du dernier jour. « Vous vous mettrez à dire : nous avons mangé et bu devant toi, et c’est sur nos places que tu as enseigné » (v.26). Mais suffit-il d’avoir aperçu Jésus passer par là, sur nos places ? Non, il aurait fallu accepter de le suivre… Leur langage les trahit, car ici ils disent vrai : ils n’ont pas mangé et bu avec Jésus, mais devant lui ! Ils s’étaient effectivement situés en extériorité — plutôt malveillante ! — par rapport à sa pratique de manger avec les pécheurs et les collecteurs d’impôts… Quelle subtile ironie dans le propos que Jésus leur prête !
Seigneur ouvre-nous !
« Seigneur, ouvre-nous ! Tu as été si longtemps avec nous ! chez nous ! » — « Oui, j’étais chez vous, mais étais-tu vraiment avec moi ? Je ne sais d’où tu es : tu ne t’es pas engagé à ma suite ! » Jésus, dans sa parabole, visait d’abord une partie de ses compatriotes, fils d’Abraham, membres de l’Alliance, et qui tardaient à reconnaître en lui l’Envoyé de Dieu. Mais il vise aussi aujourd’hui notre propre manière de nous situer par rapport à lui…
Quand « le maître de la maison se lèvera et fermera la porte » : il y aura donc un dedans et un dehors, un côté « festin » et un côté « regrets ». Du côté « festin », Dieu rassemblera des hommes de tout temps, de l’orient et de l’occident, du nord et du midi. Et du côté « regrets », piétinant leur invitation périmée, des hommes et des femmes de tout bord, qui n’auront pas reconnu le temps de la visite.
Il ne faudrait pas isoler cette parole de Jésus sur la porte fermée de l’ensemble de sa prédication, qui à la fois renforce ses exigences et les resitue dans un projet d’amour. Jésus qui nous parle sans ambages de la porte qui se referme est le même qui disait : « Je suis la porte des brebis. Qui entrera par moi sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera pâture. Moi je suis venu pour que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance » (Jn 10,7- 10).
