3è D TP C — (Jn 21,1-19)
Cette troisième manifestation du Ressuscité a lieu dans un autre cadre, déjà connu. Elle se passe en Galilée où Jésus « fit » le signe initial du vin surabondant à Cana (2,1-11), où eut lieu l'épisode des pains multipliés et les paroles sur le Pain de Vie à Capharnaüm (Jn 6) au bord du lac de Tibériade. Le présent récit ouvre deux questions : à quels signes reconnaître le Ressuscité ? comment être témoins du Vivant ?
Les signes du Ressuscité : surabondance, universalisme et don
L’épisode commence par une histoire de pêche infructueuse, malgré une nuit de labeur (cf. l’appel de Pierre en Lc 5). Jésus renverse la situation. Comme à Cana (« Portez … ils portèrent … »), sa parole se révèle efficace : « Jetez … Ils jetèrent » et le manque fait place à la surabondance. Cette parole créatrice fait reconnaître Jésus comme « Seigneur » par « l’autre disciple » et Pierre, premiers témoins du tombeau vide.
Reconnu, Jésus prend l’initiative du repas. À nouveau, la surabondance : menu fretin et 153 gros poissons, (v.11). Nombre d’espèces de poisson connues à l’époque, ce chiffre1 est signe, non de totalité, mais d’universalisme (opposé au communautarisme). Surabondance et universalisme sont révélateurs d’une action divine. Aucun des disciples ne s’y trompe : ils ont maintenant identifié l’inconnu du rivage et reconnu le Seigneur ressuscité.
Jésus pose les deux gestes habituels de tout récit évangélique de repas : il prend et donne (cf. Jn 6,11 ; 13,26). La forme intemporelle des verbes – présent continu – est significative : chaque fois, ces deux gestes expriment la présence et l’action du Seigneur. Dès lors, c’est chaque fois le « jour du Seigneur ». Au cœur de cet acte de reconnaissance, Jésus est reconnu comme celui qui est « don2 ». il donne, se donne, et invite à se donner.
Les missions diverses des témoins : Pierre et Jean
L’épisode final met en scène les deux premiers protagonistes du début de ces deux chapitres sur la résurrection : Pierre et Jean. Après le repas, c’est vers Simon-Pierre que Jésus se tourne pour lui préciser sa mission : mener paître le troupeau. Les verbes évoquent l’autorité du pasteur, l’ordre à l’impératif présent signifie une mission immédiate et à durée indéterminée, sans fin. Une telle mission exigera de Pierre abandon de soi et dépossession de son vouloir-faire : elle le mènera en effet « là où il ne voudrait pas aller ». Telle est la mystique du témoin selon le sens du verbe « aimer » (agapan3).
Pour guérir la blessure du triple reniement (Jn 18,15-27), il faut une triple parole d’amour. Jésus entrouvre à Pierre la voie de l’agapè, tout en sachant que Pierre ne peut encore y entrer. C’est pourquoi, à la troisième interrogation, Jésus rejoint Pierre là où il est, c’est-à-dire dans la tendresse dont Pierre est capable : « As-tu de l’affection pour moi ? ». Et il prédit à Pierre (v.18) qu’un jour lui aussi aimera Jésus jusqu’à donner sa vie pour lui. Mais dans cet ultime combat, le don de soi est encore un don de Dieu : l’agapè ne vient pas de nos propres forces humaines ; cet Amour vient de Dieu (1 Jn 4,7).
Dans l’Église naissante, chacun apporte son témoignage différemment. À l’un, Jésus dit : « Toi, suis-moi ! ». De l’autre : « Si je veux qu’il demeure … ». La vocation de Pierre est de suivre Jésus jusqu’à la mort : « Tu étendras les mains » (v.18). À l’époque où le texte est écrit, Pierre est déjà mort martyr à Rome, en 64, sous Néron. La vocation de « l’autre disciple » est de « demeurer » pour rendre témoignage. L’un et l’autre « font route avec » le Ressuscité (sens premier du verbe suivre, akolouthein), mais selon des chemins différents. La vocation de l’un n’est pas celle de l’autre. Ainsi va l’Église : à chacun sa mission.
Les images employées dans ce récit (la barque et la pêche miraculeuse, les chiffres 7 et 153, le filet qui ne se déchire pas, schizô) sont d’une grande densité missionnaire. Au moment où va s’ouvrir un conclave, recevons-les comme un appel à prier pour les cardinaux qui vont élire le successeur de Pierre. Certes c’est Pierre qui ramène le filet plein de poissons, mais c’est bien Jésus qui ordonne : « Jetez vos filets à droite » (21,6), et qui invite : « Venez manger » (21,12), faisant passer du poisson à pêcher au poisson à manger, et montrant ainsi que toute (la) mission s’achève en eucharistie (au banquet éternel).
1Le chiffre 17, dans la Bible est associé au Nom de Dieu. Le nombre 153, formé par l’addition des chiffres 1 à 17, symbolise le plan de Dieu, le déploiement de tout ce qui est en germe dans la pensée de Dieu et son accomplissement (cf. B. Gandillot, la Bible, la lettre et le nombre, Cerf, p. 220).
2Dans les récits évangéliques de la Cène (Mt 26,26 ; Mc 14,22 ; Lc 22, 19), de la fraction du pain (Lc 24,30) et de la multiplication des pains (Mt 15,36; Mc 6,41 ; 8,6; Lc 9, 16), le verbe « donner » dont Jésus est sujet, est employé de façon absolue, sans complément d’objet direct. Le récit met l’accent non sur l’objet donné, mais sur le sujet donneur.
3En Jn 21,15-17 s’entremêlent les verbes « aimer d’un amour de don » (agapan, verbe privilégié en Jean)et avoir de l’affection » (philein).
