18° D. TO A — Mt 14,13- 21 — Écouter l’homélie
Dans les pages précédentes de l’évangile selon Matthieu, l’échec de Jésus à Nazareth et la mort cruelle et injuste du baptiste ont terni la proclamation joyeuse de l’Évangile du Royaume. À la suite de cela, Jésus part s’isoler, ce qui appuie encore sur la dramatique de la situation. Nous sommes loin d’un succès attendu avec la venue et la présence du Fils de l’Homme, Christ, Fils de Dieu mais aussi humble semeur dans un monde où pousse aussi l’ivraie.
La compassion d’un vrai berger
À nouveau (cf. 12,15), Jésus « se retire », cette fois devant l’hostilité d’Hérode ; et à nouveau les foules se lancent sur ses traces jusqu’à « un endroit désert » (v. 13). « En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades » (14,14). C’est la compassion d’un vrai berger qui se préoccupe des enfants de son peuple. On retrouve le même verbe, « saisi aux entrailles » dans le second récit (15,32). C’est plus qu’un apitoiement, car cette compassion s’accompagne d’une relation vivante avec le Père, d’une perception des enjeux éternels, et du désir de combattre pour la délivrance des autres. Et c’est ainsi que Jésus nourrit surabondamment les foules qui le suivent.
Jésus successeur d’Élisée
Les quatre évangiles présentent chacun un ou des récits de la multiplication des pains. Le récit se termine par « Rassemblez les morceaux en surplus ». Les phrases de conclusion évoquent : « Ils mangèrent et en eurent de reste » (2 R 4, 44), un miracle accompli par Elisée au IXè s. obtenu avec vingt pains d’orge et du grain frais pour 100 personnes affamées. Jésus a magnifié le geste du successeur d’Élie et accompli une des paroles prophétiques des Psaumes : « Ils mangèrent et furent rassasiés » ; « À toute chair il donne le pain » (Ps 78, 29 et 136, 25). Les évangélistes ont retranscrit le geste de Jésus en deux récits de multiplication des pains, l’une en milieu juif, l’autre en milieu païen, préfigurant la dernière Cène (bénir, rendre grâces)et donc nos eucharisties ouvertes à tous.
La solution délétère des disciples
Devant la situation de crise créée par l’afflux des foules, le programme des disciples est simple et humainement cohérent : « renvoie les foules afin que, s’éloignant dans les villages, ils achètent pour eux-mêmes de la nourriture ». Un programme en apparence pragmatique, mais en fait délétère : renvoi des foules, dispersion, éloignement de Jésus, logique d’achat chacun pour soi. Certes, Jésus renverra les foules (v. 22), mais une fois rassasiées. Ce choc créé par la comparaison entre la compassion de Jésus et la proposition de renvoi doit nous faire réfléchir sur nos pastorales d’Église. Sont-elles inspirées par le regard de Jésus oui par un regard trop humain, et fatalement non évangélique ?
La surabondance du don de Dieu
« Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons » (14,17).Jésus dit : « Apportez-les moi ici ». Les disciples sont démunis. Cette pauvreté, qui prend la forme de cinq pains et deux poissons, Jésus leur demande de la lui apporter. Jésus réclame de nous notre indigence, il vient mendier notre pauvreté. C’est alors qu’il pourra agir lui-même. Il ne nous demande pas de faire ce que nous ne pouvons pas faire, mais de lui laisser faire l’impossible. Méditons cette parole de Jésus que rapporte saint Paul : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12,9).
La communion eucharistique nous renvoie vers nos frères
« Il ne s’agit pas seulement de sortir l’ostensoir, mais de sortir nous-mêmes de l’égoïsme, de l’indifférence, d’une foi confortable et privée, pour accueillir sa présence qui nous transforme et fait de nous des bâtisseurs d’un monde nouveau. (…) Buvons à nouveau à cette source eucharistique, qui ne nous enferme pas dans une dévotion privée, mais nous envoie arroser nos frères… 1 ».
1 Léon XIV, Voyage en Espagne, Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ, 7 juin 2026.
