Par Marguerite de Lasa, site de La Croix, publié le 13 mars 2026
Image : Lors d’une manifestation d’extrême droite, après la mort de Quentin Deranque, à Lyon, le 22 février. Felice Rosa / Hans Lucas
La mort du militant d’ultra-droite Quentin Deranque, le 14 février, a donné lieu à plusieurs démonstrations de ferveur catholique par des groupuscules d’extrême droite. Ces manifestations montrent comment, depuis quinze ans, la mouvance identitaire n’hésite plus à mobiliser le catholicisme comme une ressource pour appuyer son idéologie.
Les hommages à Quentin Deranque, jeune militant d’ultra-droite mort le 14 février à Lyon, ont donné lieu à des scènes étonnantes. Place de la Sorbonne, à Paris, le lendemain, une foule de militants issus de divers groupes d’extrême droite faisaient l’éloge du jeune homme de 23 ans, dont Mediapart a révélé jeudi 12 mars les milliers de posts sur X dévoilant sa pensée antisémite, raciste et sa nostalgie du nazisme.
Ce jour-là, les manifestants se recueillaient en écoutant Baptiste Claudin louer son ami dans un discours opérant une symbiose entre références nationalistes et religieuses : « Tout militant patriote, identitaire, nationaliste, est un héros, clamait-il. Quentin, tu étais un héros, tu es aujourd’hui un martyr. » Et citant saint Paul sur une tonalité guerrière : « À la droite du Seigneur, tu peux dire en cœur avec saint Paul : “J’ai combattu le bon combat, j’ai gardé la foi.” (…) Ta flamme brûlera en nous jusqu’à la victoire. » Il invitait ensuite cette assemblée à réciter ensemble un Je Vous salue Marie.
Références catholiques dans les hommages à Quentin Deranque
Cette manifestation, et celles qui ont suivi, sont le signe visible d’une évolution de fond de l’extrême droite radicale depuis une quinzaine d’années, qui n’hésite plus désormais à mobiliser le catholicisme comme une ressource pour appuyer son idéologie.
Dans plusieurs villes de France, des mouvements ou figures du mouvement identitaire ont ainsi bruyamment mobilisé des références catholiques dans les hommages à celui qu’ils appellent « leur camarade ». À Angers, des militants entonnent un Je Vous salue Marie en cercle devant une banderole « L’antifascisme tue ». Dans cette même région, Jean-Eudes Gannat, figure locale de l’extrême droite radicale et fondateur de l’Alvarium, dissous en 2021 pour ses discours incitant à la haine, à la discrimination et la violence, invite ses followers à dire des chapelets pour le défunt.
À Carcassonne, un groupuscule identitaire du nom de Novelum Carcassonne diffuse une vidéo convoquant l’esthétique épique du Moyen Âge, tournée dans une ruine de château fort, avec force fumigènes, en louant en Quentin, « un catholique fervent, d’une foi ardente » : « C’est toute la beauté qu’incarnait Quentin que ne supporte pas la gauche,scande la voix off. Au même titre que le diable ne supporte pas le Christ, l’extrême gauche vomit la beauté et la bonté. » Dans une guerre camp contre camp, l’extrême gauche est ainsi assimilée à Satan, et le Christ rangé du côté de Quentin et, avec lui, de l’extrême droite radicale.
« Chez les radicaux, être catholique, c’était ringard »
Il y a plus de dix ans pourtant, ce recours fier au catholicisme par la mouvance identitaire n’avait rien d’évident. Certes, il a toujours existé, au sein de l’extrême droite et notamment au Rassemblement national, une tendance catholique, regroupée dans les années 1990 autour de Bernard Antony, fondateur du pèlerinage traditionaliste Notre-Dame de Chrétienté. De même, l’Action française, royaliste, a toujours rassemblé une majorité de militants catholiques. Mais au sein de l’influente mouvance identitaire, le catholicisme faisait plutôt l’objet de mépris.
« Pendant longtemps, chez les radicaux de la Nouvelle Droite (courant de pensée né à la fin des années 1960 qui cherche à défendre une Europe blanche, NDLR), être catholique, c’était ringard », décrit Stéphane François, politologue spécialiste des droites radicales. « Pour les plus néonazis, c’était considéré comme une religion orientale ; pour les nietzschéens, c’était une religion de faibles. Pendant très longtemps donc, les relations entre eux et les catholiques ont été tendues. »
De fait, les identitaires issus de la Nouvelle Droite se réclamaient plutôt du néopaganisme, certains allant jusqu’à fêter les solstices : « Ils puisent dans les mythes celtes ou antiques des ressources pour construire l’idée d’une identité européenne blanche », explique le sociologue Samuel Bouron, qui a effectué une immersion dans les milieux identitaires en 2010. Un ancien militant, aujourd’hui converti au catholicisme, confirme avoir été imprégné de cette vision : « Quand je militais, j’étais nietzschéen, je croyais à l’élan vital, à la loi du plus fort, à la violence. Je pensais que le catholicisme était une religion morte, un truc de faibles. J’associais le message du Christ, comme le fait de tendre l’autre joue ou d’aimer ses ennemis, aux problèmes que connaissait la France. » Le sociologue Emmanuel Casajus résume l’idée générale : « Pour les identitaires, c’était une religion de victimes. »
Le catholicisme, ressource idéologique consistante
Tout change avec La Manif pour tous. Les identitaires, mobilisés dans les manifestations contre la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, se mêlent aux catholiques et surtout, prennent conscience que ceux-ci sont capables de mobiliser massivement. Les cortèges garnis sont perçus comme une démonstration de force des milieux catholiques, qui gagnent le respect des identitaires. Un militant catholique, passé par l’Action française, s’en souvient aujourd’hui : « Pendant La Manif pour tous, ils se sont rendu compte qu’on pouvait être catholique, jeune et radical. » Il poursuit, sur un ton fier et provocant : « On a montré aux identitaires que les cathos n’étaient pas tous mous et de gauche. »
Un autre événement fait date dans ce rapprochement : les attentats de 2015. « À partir de ce moment-là, on voit naître dans les universités d’été du Bloc identitaire l’idée que la véritable identité de l’Europe, c’est le christianisme médiéval, pagano-chrétien, associé aux croisades, note Stéphane François. Le catholicisme est perçu comme une religion blanche, paneuropéenne. » Parallèlement, le néopaganisme perd de sa superbe : il apparaît finalement comme une reconstitution artificielle, bricolée. « Au contraire, le catholicisme est vu comme une religion qui a fait ses preuves et dont les pratiques sont intégrées par une grande partie de la population, même si elle les refuse. »

Le catholicisme est donc reconnu par ces milieux comme une ressource idéologique plus consistante où puiser leur besoin de « racines » et efficace pour dessiner les contours de « l’identité » qu’ils chérissent tant. Il leur permet de se situer dans une histoire longue, et de tracer une frontière nette avec une altérité, en particulier musulmane. D’autant que les chevaux de bataille des mouvements identitaires peuvent converger avec ceux de catholiques de droite ou d’extrême droite qui voient l’islam comme une menace et rejettent les évolutions des mœurs sur les questions bioéthiques ou LGBT, vues comme des attaques aux valeurs de la famille traditionnelle.
À tel point que naissent des hybridations : « Aujourd’hui, on voit des identitaires convertis au catholicisme qui parlent de civilisation catholique, médiévale, observeStéphane François. Et, d’un autre côté, certains catholiques qui parlent de plus en plus avec des termes identitaires, en mettant en avant le catholicisme comme une religion européenne blanche. »
Un croisement qui fait des petits
Ce croisement relativement nouveau entre catholiques d’extrême droite et identitaires fait des petits. Il se manifeste explicitement dans l’apparition en 2013 d’un nouveau groupe : Academia Christiana, qui se présente comme « une formation catholique et enracinée ».
Son cofondateur, Julien Langella, est un ancien de Génération identitaire qui s’était fait connaître en participant à l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers en 2012 par une soixantaine de militants scandant des slogans tels que « Charles Martel ! Gaulois, réveille-toi, pas de mosquée chez toi ! ». Depuis, converti au catholicisme, Julien Langella, par ailleurs auteur d’un texte à tonalité antisémite, depuis supprimé sur le site de l’organisation, s’est employé à théoriser la fusion de l’idéologie identitaire et de la doctrine catholique en écrivant en 2017 Catholiques et identitaires. De La Manif pour tous à la reconquête.
Mais, même au-delà d’Academia Christiana, des figures du mouvement identitaire font désormais l’éloge du catholicisme. Ancienne figure du mouvement et aujourd’hui conseiller régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur au sein du parti Identité-Libertés, Philippe Vardon confiait sur Radio Courtoisie en octobre 2025 être passé au pèlerinage traditionaliste Nosto Fe et disait son souhait que les lieux catholiques deviennent « les bases où l’on prépare la reconquista ».
« Pensée racialisante et essentialisante »
Car pour certains identitaires, le catholicisme est devenu une composante supplémentaire du kit de l’identité. Certains influenceurs, comme ce combattant de MMA dénommé Hugo Deux, alias « Némésis », qui dit s’être fait baptiser par l’abbé Matthieu Raffray, n’hésite pas, par exemple, à assimiler clairement le catholicisme à l’identité blanche dans un entretien sur VA+, le média vidéo de Valeurs actuelles : « Pour moi, les Français, les Occidentaux, et pour parler très franchement, les blancs, les catholiques, on est persécutés, c’est vrai. (…) Il est temps que les Français et les Occidentaux arrêtent d’être faibles et reviennent vers la force qui est la base de notre civilisation. » Et pour justifier son discours de reconquête civilisationnelle, il embarque Jean-Paul II : « J’adore cette citation de Jean-Paul II qui dit qu’il faut être prêt à revenir comme à l’époque où il y avait Jésus-Christ et ses apôtres. »
De fait, les identitaires mobilisent ici une rhétorique qu’ils appellent « ethno-différencialiste ». Celle-ci assimile une terre à un peuple particulier et rejette le métissage : « L’extrême droite radicale a arrêté de penser le racisme en termes de morphotypes raciaux mais a gardé l’idée que nous avons des racines culturelles dont on ne peut pas se défaire », explique le sociologue Samuel Bouron. « Selon eux, c’est en retrouvant ses racines qu’on trouve un équilibre civilisationnel, poursuit-il. Pour eux, on ne peut pas s’acculturer. C’est une pensée racialisante et essentialisante qui permet de construire un “nous” et un “eux”, une altérité radicale. » Et les références au catholicisme, intégrées dans ce logiciel, créent l’idée que « l’identité blanche, c’est aussi le christianisme ».
Mais pas n’importe lequel. Pour donner un supplément d’âme à leur discours de revanche civilisationnelle, ces militants puisent dans la tradition catholique ce qu’ils peuvent trouver de tonalité virile et guerrière, en particulier dans l’imaginaire des croisades. « Ils mobilisent un catholicisme de combat, qui s’inspire de l’imaginaire du Moyen Âge, fier de ses valeurs, offensif et identitaire, développe Stéphane François. L’aspect universaliste n’existe plus. » Reste donc à savoir ce que cette hybridation fera au mouvement identitaire, et au catholicisme.
« On veut le fascisme » : révélations sur Quentin Deranque
Mediapart a révélé, dans un article daté du jeudi 12 mars, que le militant d’ultra-droite Quentin Deranque, tué à la suite d’un affrontement entre bandes rivales en février, déployait également en ligne un activisme d’une grande brutalité. Sur deux comptes anonymes du réseau social X, il publiait régulièrement des posts témoignant de convictions racistes et antisémites décomplexées, et nostalgiques du nazisme. « On veut le fascisme », écrivait-il ainsi en janvier 2025. En juillet 2024, alors qu’un internaute manifeste son « soutien aux pd, trans et adelphes », il réagissait ainsi : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc. » Sur X, ce catholique traditionaliste dirigeait également sa haine, selon Mediapart, contre « les millions d’Arabes et de Noirs présents sur le sol français », parfois réunis dans le terme de « bouègres » (condensé de « bougnoule » et de « nègre ») ou d’« allogènes », qu’il faudrait selon lui « déporter ».
