« La sécularisation parvient à son terme »

Pour Mgr Erik Varden, moine trappiste et évêque de Trondheim, l’Église doit répondre à une « soif de vérité ».

Site de la Croix, interview par Céline Hoyeau.

Nous vivons en Occident dans des sociétés de plus en plus sécularisées et, en même temps, nous observons une soif accrue de spiritualité. Comment caractérisez-vous la quête spirituelle contemporaine ?

Mgr Erik Varden : La sécularisation est-elle réellement en hausse ? J’ai des doutes. Il me semble pouvoir discerner un tournant, un nouveau mouvement des plaques tectoniques qui structurent notre univers mental. Le matérialisme galopant des dernières décennies ne convainc plus. Nous constatons la fragilité des systèmes économiques que nous pensions, hier encore, faits pour durer éternellement. L’instabilité de la vie politique nous laisse perplexes. Les guerres fratricides en Ukraine, où l’agression russe se montre insatiable, et au Moyen-Orient trouvent un écho inquiétant tout près de chez nous, dans la violence de nos villes, même en Scandinavie.

Les avancées de l’intelligence artificielle – inhumaine – nous fascinent tout en nous troublant. La présence des êtres humains paraît de plus en plus superflue sur cette terre. Après nous être confiés aveuglément au progrès technique, nous en constatons la vulnérabilité. La récente gigantesque panne d’électricité dans la péninsule Ibérique est une sorte de parabole : il suffit qu’une personne, quelque part, pour quelque raison que ce soit, appuie sur l’interrupteur pour que cela arrête toutes nos entreprises, toutes nos actions y compris domestiques, jusqu’à nous rendre incapables de faire cuire un œuf. Face à de tels phénomènes, l’humanité s’interroge, elle est en quête de critères selon lesquels construire une existence et une société durable. Voilà, je pense, la situation globale qui provoque non pas tant une soif de spiritualité qu’une soif de vérité. Il était temps – après une période intellectuellement et artistiquement aride, caractérisée par un relativisme soporifique.

Beaucoup de contemporains sont en quête de guérison. Que cherchent-ils ? De quelle guérison nos sociétés ont-elles besoin ? Comment l’Église peut-elle rejoindre cette soif ?

E. V. : Pour proposer une guérison, il faut un diagnostic. De quelles maladies parlons-nous ? Nous avons évoqué des éruptions d’angoisse. Une autre maladie largement répandue est celle de la solitude. La méfiance causée par la confiance trahie en est une autre : nous en voyons les manifestations dans la vie politique comme dans l’Église. Une agressivité collective, active ou passive, en résulte. Le corps de l’Église reste meurtri par la plaie ouverte des abus commis par des clercs. La guérison sera lente. Elle doit avoir et garder deux aspects. Tout d’abord, il faut poursuivre la justice dans la vérité qui seule libère. Dans ce domaine, un travail considérable a déjà été fait. Il ne faut pas oublier, pourtant, l’autre aspect plus discret qui est celui de la réparation. Le fardeau dont nous sommes héréditaires est fait de crimes mais aussi de péchés, un poids que le Christ prend sur lui pour l’enlever. Ce travail, réalisé une fois pour toutes sur le Golgotha, s’éternise mystérieusement et concrètement dans son Corps mystique. Rappelez-vous la pensée profonde de Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » Veillons donc. L’Église répondra à la soif de guérison de notre temps en s’associant en toute liberté à l’œuvre salvifique de son Seigneur, trouvant dans ce mystère de miséricorde la source de tous ses mots, tous ses gestes, toutes ses initiatives.

En France, nous voyons arriver ces dernières années de nombreux convertis qui demandent le baptême. Vous aussi en Norvège. Qu’est-ce qui, selon vous, a déclenché cette quête spirituelle ?

E. V. : Je suis chrétien, moine, évêque : depuis de nombreuses années je construis mon existence sur la conviction que l’Évangile du Christ proclamé par l’Église est la vérité. La vérité peut être offusquée ou oubliée pendant un temps ; mais elle ne disparaîtra pas. Si elle le faisait, elle ne serait pas vraie. Voilà la raison profonde du réveil que nous voyons.

La sécularisation a en outre accompli son travail. Par sa nature, elle parvient à son terme : elle n’admet pas de valeur absolue ou de finalité infinie. Elle ne laisse qu’un vide, qui est celui de notre société. Nous trouvons-nous sur le seuil d’un post-sécularisme ? Dans le nord de l’Europe, c’est peut-être le cas. Le nouvel athéisme proclamé avec confiance au début du siècle n’a plus d’allure – c’est la rosée du matin d’un jour lointain, passé. Nos contemporains cherchent autre chose : la vraie manne, du pain substantiel et, si vous me permettez un peu de jargon, supersubstantiel. L’Église a le devoir solennel et joyeux de le leur proposer en prenant soin de ne pas le remplacer par des pierres.

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Ces conversions restent toutefois faibles numériquement par rapport à la sécularisation massive. Comment l’Église catholique doit-elle se situer dans des sociétés où elle devient (ou est) minoritaire ? Comment être audible ?

E. V. : Je constate qu’il est souvent avantageux d’être minoritaire. On a une plus grande ​liberté de parole. On n’a aucun territoire à défendre. On n’est pas hanté par le spectre plus ou moins illusoire d’une grandeur de jadis. Bien sûr, on est sujet à d’autres illusions, il faut toujours rester vigilant dans ce ​domaine-là !

Quant à l’audibilité : avoir une voix audible, c’est une chose. Il suffit d’acheter un mégaphone, ce que nous faisons en assurant, par exemple, une présence sur les ​réseaux sociaux. Mais est-ce que le monde nous écoute ? Pour être écouté, il faut exprimer avec lucidité et respect les angoisses et les aspirations qui touchent vraiment notre monde. La solitude par exemple. J’ai été très surpris que le livre que j’ai écrit (1) il y a quelques années sur ce sujet soit traduit en plus de 20 langues. Le simple fait de nommer cette réalité, de déculpabiliser, en quelque sorte, la solitude, de présenter ce que la Bible dit d’une telle ​expérience, de proposer des pistes, tout cela parle aux gens.

Souvent, dans l’Église, nous passons notre temps à proposer des réponses sublimes, bien pensées et élégamment formulées, à des questions que personne ne pose. Notre grand risque est de présenter avec la meilleure ​volonté du monde la vie chrétienne comme s’il s’agissait ​d’abord de devenir une autre personne ou de se créer un autre univers. Or Dieu a pris la chair qui est la nôtre. J’aime ces mots du poète écossais Edwin Muir : « The Word made flesh here is made word again » (« La Parole faite chair est redevenue des mots »)… Voilà le risque que nous courons et qu’il nous faut éviter.

Vous avez publié avec les évêques d’Europe du Nord un document sur l’éthique sexuelle et le genre. Comme une feuille de route pour limiter les excès d’une idéologie qui « dissout l’intégrité corporelle de l’individu, comme si le sexe biologique était quelque chose de purement aléatoire ». L’Église doit-elle retravailler sa manière de parler de l’homme et de la femme, de la famille, de l’identité et du genre ?

E. V. : Cette année nous commémorons le concile de Nicée qui nous a légué la formule, le Credo, qui exprime l’essence du christianisme : le fait que le Fils de Dieu s’est réellement fait chair. Par ce fait, il a donné à la chair humaine comme telle, faite pour l’éternité selon l’intention divine première, la possibilité de connaître Dieu ; et il lui a annoncé la promesse de la résurrection.

Cette proclamation, notre kérygme fondamental, a des implications anthropologiques phénoménales ! Il faut commencer par là – comme l’ont fait, d’ailleurs, beaucoup de Pères de l’Église. Trop souvent, nous, catholiques, avons donné au monde l’impression que la seule chose que nous ayons à dire à propos de la sexualité, de l’affectivité, de l’amour est : « Non ! » Il nous faut affirmer la légitimité de l’élan d’infini qui habite la chair et la possibilité de canaliser cet élan de manière heureuse et belle pour croître vers la pleine mesure de notre ​humanité, qui est une mesure ​divine. Uniquement sur cette base peut-on aborder des problèmes plus spécifiques de manière ​féconde.

Recueilli par Céline Hoyeau

(1) Quand craque la solitude : La mémoire et la vie, Cerf, 2019.


Bio express

À 50 ans, Erik Varden est une voix catholique percutante venue des pays du nord de l’Europe. Catholique issu du protestantisme, moine, auteur de livres de spiritualité, musicien, évêque : son parcours est en soi atypique. Né en 1974 en Norvège, Erik ​Varden a grandi dans une famille luthérienne avant de rejoindre l’Église latine à 19 ans. Après des études au Saint John’s College de Cambridge, en Angleterre, et à l’Institut pontifical oriental à Rome, il a prononcé ses premiers vœux à 30 ans dans l’abbaye trappiste du Mont-Saint-Bernard (Angleterre) dont il deviendra près de dix ans plus tard abbé. Nommé évêque en 2019, il s’emploie à « construire des ponts », soucieux de combler le vide qui s’est creusé entre les sociétés sécularisées et l’immense richesse de la tradition chrétienne.