Le 8 décembre 2024, le régime Assad tombait, après 50 ans de mainmise sur la Syrie. Une assemblée de transition devrait être en octobre, cette année. Mais si Ahmed al-Charaa (fondateur du Front Al-Nosra) a troqué le treillis du combattant contre le costume du chef d'État, les pouvoirs sont tous aux mains du groupe islamiste HTS (Organisation de libération du Levant). Les exactions se sont multipliées ces derniers mois, notamment contre la minorité alaouite, dans un cycle de vengeances que les autorités ont condamné, mais pas empêché. La menace terroriste est plus élevée que jamais. Photo mis en avant : Eglantine Gabaix-Hialé. Article dans le bulletin KTO-mag du 12 octobre.
Les années de guerre ont causé de nombreuses destructions, le modèle socialiste de l’économie syrienne est exsangue et, même si les sanctions internationales ont été en grande partie levées, 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Entre espoir et inquiétude, les Syriens tentent de retrouver un quotidien normal. Les femmes, surtout. Elles sont majoritaires aujourd’hui dans le pays car, en 15 ans, la guerre a fait près de 500 000 morts et des millions de réfugiés et déplacés. Souvent, elles tentent de bâtir des ponts entre les communautés malgré tous les obstacles.
A force d’entendre et de lire Eglantine Gabaix-Hialé, chargée de mission pour l’Œuvre d’Orient, auteur de Dieu au milieu des ruines (éditions Mame), raconter le courage et les efforts de ces femmes, religieuses ou laïques, KTO a voulu aller à leur rencontre. Dans ce magazine Hors les murs exceptionnel, nous avons demandé à Eglantine de nous emmener les voir.
Quand êtes-vous allée en Syrie pour la première fois? Dans quel contexte?
É. G.-H. : En 2004, dans le cadre d’un volontariat avec le Service pour la Coopération et le développement. J’ai été envoyée pendant deux ans au monastère de Mar Moussa, dans le désert, entre Damas et Homs.
Outre la personnalité du père Paolo (porté disparu depuis son enlèvement à Rakka en 2013), qu’est-ce qui vous a touchée dans l’expérience de Mar Moussa?
Une communauté originale, voire fantaisiste : constituée de moines et moniales syriens et occidentaux, œcuménique, dédiée au dialogue islamo-chrétien et à l’hospitalité. Avoir une chambre avec vue sur le désert. La rencontre quotidienne avec des gens de tous horizons, les voisins musulmans, les Syriens de tout le pays qui venaient pour le week-end, les groupes de touristes, des bagpackers un peu déboussolés qui pouvaient s’installer pendant des mois. Tout un échantillon d’humanité au même endroit. Un quotidien rythmé par l’imprévisible des rencontres. Puis le pays, comme si ça avait été toujours le mien, une impression de familiarité, de proximité. L’hospitalité proverbiale, la richesse et la finesse de la culture. Tout en sachant que c’était une dictature, que tous les faits et gestes étaient contrôlés, que personne ne pouvait parler librement. Et faire semblant de l’oublier. Comme les Syriens eux-mêmes.
Aujourd’hui, quel est l’état d’esprit des chrétiens que vous connaissez sur place?
Il n’est pas uniforme. Tout dépend de la manière dont ils ont vécu la guerre, et de leur proximité ou non avec l’ancien régime. D’une manière générale, ils sont dans l’attente de voir ce que va faire le nouveau gouvernement, mais les massacres des alaouites puis des druzes leur font craindre que « ce sont eux les prochains ». Certains, restés jusque-là, pensent à partir, mais ce n’est plus possible à présent. D’autres, les plus jeunes, veulent y croire et construire un nouveau pays. Cependant, je ne suis pas sûre qu’il y ait un état d’esprit spécifiquement chrétien. Beaucoup essaient juste de survivre.
Comment est la vie quotidienne?
Il y a de l’essence, du pain, des produits qui arrivent de Turquie, qui n’existaient pas auparavant. Mais ils sont impossibles à acquérir pour la plupart des gens. Il y a plus d’électricité qu’avant, et d’eau, mais c’est toujours la principale difficulté : rythmer sa vie sur les quelques heures
d’électricité disponibles par jour. En-dehors de Damas, Alep, ou Homs, il s’agit avant tout de survivre.

Il y a encore des Syriens qui croient qu’un avenir commun est possible ?
Oui. Essentiellement les jeunes : ceux qui ont vécu « enfermés » à Idlib pendant 10 ans et qui ont pu paradoxalement expérimenter plus de liberté que ceux qui vivaient en zone gouvernementale, ceux qui n’ont pas vécu repliés sur leur communauté pendant la guerre, et les Syriens exilés qui reviennent. ont été artificiellement séparés par les dictatures Assad, mais c’est un peuple qui a toujours vécu ensemble. Il y a une identité syrienne qui surpasse le communautarisme et que le régime n’est pas parvenu à briser mais que la guerre civile a durement éprouvé. Ils veulent « se réparer », ont envie et besoin de se parler. « Après quatorze ans de guerre, les Syriens ont besoin que l’autre ne soit plus ressenti comme une menace. Le rôle du gouvernement est de créer un terrain fécond où chacun puisse trouver sa place et se trouver lui-même au milieu du désordre » explique Jina Achi, fondatrice d’Espace du ciel à Alep, un centre où des femmes chrétiennes et musulmanes se rencontrent autour de l’éducation des enfants.
Que pouvez-vous nous dire des femmes syriennes?
Un peu comme pendant la Seconde Guerre mondiale en France, elles ont tenu le pays. Les généralités sont rarement justes, mais sur ce point j’en ferai une : elles sont incroyablement fortes et libres. Contrairement à d’autres pays du Moyen-Orient, elles avaient déjà une certaine liberté. Pendant la guerre, elles sortaient dans les cafés seules, fumaient la chicha et la cigarette en public, conduisaient. Quand dans les sunnites, les hommes hors les murs revenus de Daesh ou du HTS ont voulu imposer leurs principes à leurs mères ou femmes, elles ont dit non : « Nous nous sommes débrouillées sans vous pendant des années, ne venez pas nous dire comment vivre ou nous comporter ».
Des figures qui vous viennent à l’esprit?
Deux jeunes femmes chrétiennes à Homs par exemple, architecte et ingénieure, soutenue par une religieuse, qui reconstruisaient maison par maison leur ancien quartier totalement détruit. Sœur Jihanne qui a reconstruit son école dans la banlieue de Damas, détruite par les bombar-dements du régime. Nouhad, la trentaine, qui travaille avec les jésuites à Homs : « j’ai été tellement heureuse quand le régime est tombé. Ce nouveau gouvernement, j’ai envie d’y croire, et ils ne m’empêcheront jamais de me balader en vélo ». Ce sont des femmes comme celles-là que je voudrais vous faire rencontrer.
