Dimanche de la Passion du Seigneur et des Rameaux (Mt 26-27)
C’est une perspective très fortement soulignée par Matthieu, tout au long de son Évangile, et ici aussi dans le récit de la Passion : l'accomplissement des Écritures. Les épisode propres à Matthieu nous parlent beaucoup, dans la situation du monde telle qu'elle est : non violence, mélange du sang et de l'argent, lâcheté des autorités, fanatisme du peuple, gardes et murs, attente d'un monde nouveau...
Par le choix fondamental du chemin de l’humiliation
Matthieu nous montre Jésus choisissant en pleine connaissance de cause et en toute liberté le chemin de l’humiliation, parce qu’il y reconnaît le chemin marqué dans le dessein de Dieu. Jésus refuse de s’opposer à la violence par la violence, car cette tactique, loin de sauver les hommes, les enferme dans un cercle infernal (26, 52). Il refuse de recourir à une intervention miraculeuse de la puissance divine ; il ne doute aucunement de pouvoir obtenir de son Père une intervention de ce genre (26, 53), mais il sait aussi que telle n’est pas la voie qui le mène au but. L’heure est venue où doivent s’accomplir les Écritures. L’expression revient deux fois, d’abord dans la parole adressée au disciple (26, 54), puis en conclusion de la parole adressée « aux foules » (26, 56) : « Mais tout cela est arrivé afin que s’accomplissent les Écritures des prophètes. »
Même dans l’abject : les deniers maudits et un procès inique
= Dans la déclaration solennelle de Jésus, au lieu d’être une affirmation directe : « Je le suis » (Mc 14, 62), la réponse de Jésus au grand prêtre se réfère à l’expression utilisée par ce dernier : « C’est toi qui l’as dit » (Mt 26, 64). Jésus souligne ainsi qu’il n’a pas pris lui-même l’initiative de proclamer sa propre dignité et il laisse percevoir ses réticences par rapport aux conceptions messianiques de ses accusateurs.
= Matthieu ajoute le passage sur le « prix du sang » (27, 3-10). Le thème qui domine le passage n’est pas « la mort de Judas », comme on le dit trop souvent, mais « les pièces d’argent », « prix du sang ». La mort de Judas n’est relatée que d’un mot, tandis que les pièces d’argent sont mentionnées à sept reprises et le sang à trois reprises. L’évocation des deniers maudits permet à Matthieu de nous livrer deux clés : a) le procès est inique : « J’ai péché en livrant le sang innocent » ; b) à travers le complot de Judas et des autorités juives, c’est le dessein de Dieu qui s’accomplit, tel que le prédisait les prophètes dans l’Écriture (27, 9-10) où les pièces d’argent sont mentionnées.
C’est tout le peuple qui rejette son messie
L’apport particulier de Mt se place dans l’épisode de Barabbas, auquel il ajoute deux éléments : l’intervention de la femme de Pilate (27, 19) et la scène du lavement des mains (27, 24-25). Matthieu reprend tout l’ensemble et nous présente une nouvelle composition, admirablement construite. Alors que la femme du païen intercède pour « le juste », la fille de Sion exige à grands cris la mort de son Messie, de son Christ (Matthieu met ici par deux fois « Jésus que l’on appelle Christ » 27, 17,22). La responsabilité que Pilate repousse en se lavant les mains, « tout le peuple » déclare l’assumer (27, 25). Cette position adoptée par le peuple de l’ancienne alliance marque un tournant dans l’histoire du salut : désormais, pour entrer dans le Royaume de Dieu, chaque Israélite devra se convertir et s’agréger à la nouvelle alliance scellée dans le sang de Jésus (Mt 26, 28).
Au Golgotha se manifeste la fin d’un monde
= Matthieu souligne l’accomplissement des Écritures. La boisson amère, offerte à Jésus à son arrivée au Calvaire et que Marc désigne comme du « vin mêlé de myrrhe », fournit à Matthieu l’occasion d’évoquer le Ps 68, en remplaçant la myrrhe par du « fiel » (Ps 68, 22 ; Mt 27, 34). Aux deux citations tirées du Ps 22 (partage des vêtements et cri d’abandon), Matthieu en ajoute une troisième : il se sert du psaume pour compléter la formulation des moqueries dirigées contre Jésus : « Il a eu confiance en Dieu ; qu’il le délivre maintenant, s’il s’intéresse à lui » (27, 43 ; cf. Ps 22, 9). À cause des prédictions de l’Écriture, nous recevons l’assurance de sa libération prochaine, car le juste du psaume est effectivement délivré par Dieu (Ps 22, 23-32).
= Alors que Marc réserve pour l’illumination finale le titre de « Fils de Dieu », Matthieu le rappelle à plusieurs reprises au cours du récit (27, 40.43.54). La filiation divine de Jésus est ainsi présentée comme la donnée fondamentale dont dépend tout le reste.
= Matthieu, enfin, a orchestré de façon grandiose les répercussions de la mort de Jésus, et mis de la sorte en évidence la portée eschatologique de l’événement. À la déchirure du voile, il ajoute, pour mieux marquer la fin de l’ère ancienne, la mention d’un ébranlement cosmique (la terre qui tremble, les roches qui se fendent) ; de plus, il marque aussitôt l’avènement de l’ère nouvelle en évoquant des résurrections. La confession de foi du centurion, mise en rapport avec ce bouleversement, est étendue à ses compagnons : il s’agit du déclenchement, chez les païens, d’un mouvement de conversion destiné à prendre une grande ampleur.
Au récit de la sépulture, Matthieu joint l’épisode de la garde du tombeau (27, 62-66). Les protagonistes en sont « les grands prêtres et les pharisiens », qui représentent le peuple de l’ancienne alliance. Dans leur démarche, ils s’opposent aux « disciples » de Jésus. Le point en litige est le centre même du message de l’Église : la foi en la résurrection. Le SÉÏSME commencé à l'entrée de Jésus à Jérusalem (21,10), manifesté lors de sa mort sur la croix (27,51), sera accompli lorsque l'ange roulera la pierre du tombeau (28,2).
