« On néglige la possibilité que la conscience puisse être aussi immatérielle »

Grégory Aimar

Cet article est extrait du dernier essai de Grégory Aimar, L’Origine de la conscience, une révolution pour le XXIème siècle (chapitre « Une troisième voie », p65-68), aux Éditions Advixo.

Entre idolâtrie de l’intelligence artificielle et rejet systématique de tout progrès technologique, Laure Tabouy, neuroscientifique et éthicienne à l’Université d’Aix-Marseille, plaide pour la création d’une troisième voie. Biologiste de formation, elle a obtenu son doctorat en 2012 avec une thèse sur les régulations génétiques et épigénétiques chez l’être humain, avant d’entamer un deuxième doctorat en éthique des neurosciences, en 2021. Depuis quatre ans, la chercheuse travaille en particulier sur les neurotechnologies et elle dresse un constat très clair : « Aujourd’hui, la neuroéthique n’est pas suffisamment critique, on pourrait même considérer qu’elle est au service des thèses transhumanistes. Je souhaiterais voir émerger une autre voie, qui remettrait en question le réductionnisme matérialiste qui domine la discipline, sans pour autant entraver les recherches actuelles sur le cerveau ». Car pour le docteur Tabouy, les théories actuelles autour de la conscience ont leur utilité.

La TETG (Théorie de l’Espace de Travail Global), par exemple, étudie le fonctionnement global du cerveau et permet de préciser le rôle des régions cérébrales dans l’activité de la conscience. « La TII (Théorie de l’Information Intégrée) aussi est intéressante, si on l’envisage en complément de la TETG, m’explique-t-elle, mais toutes ces théories — il y en a plus de quarante — sont dites « fonctionnelles ». À mon sens, il faut réintroduire « l’esprit » dans l’équation. Il est impératif de comprendre que ce que l’on observe avec les neurotechnologies, c’est la manifestation du fonctionnement cellulaire de la conscience et non la conscience elle-même. On néglige la possibilité qu’elle puisse être aussi immatérielle. »

Ce pas de côté, d’après la neuroscientifique, a été fait dans les sciences physiques. « L’infini de l’univers, la physique quantique, la nature du temps… Tous les physiciens que je connais acceptent l’idée que quelque chose nous échappe, assure-t-elle, les neurosciences n’ont pas encore fait ce travail ». Or, cette ouverture d’esprit est fondamentale pour que la recherche avance, mais aussi pour établir un cadre éthique digne de ce nom autour du développement actuel des neurotechnologies. Pour Laure Tabouy, il est évident que si l’on considère que la conscience est un produit du cerveau « excluant la possibilité d’un apport explicatif immatériel », on arrivera automatiquement, un jour, à la croyance que l’IA pourrait devenir consciente.

Or, nous l’avons vu, si cette croyance devenait collective, elle pourrait avoir de lourdes conséquences. « Cela aura un impact économique, politique, anthropologique… affirme la chercheuse. Cela imprimerait sur la société une vision techniciste du monde, ce qui pourrait sérieusement affaiblir la démocratie, à terme. Cela débouchera sur une hiérarchisation de la société, une accentuation des différences sociales, voire une forme d’eugénisme… ». À l’inverse, si l’on renoue avec la possibilité scientifique que la conscience soit une entité indépendante — dont la nature reste à définir — qui n’est pas engendrée par le cerveau, mais qui interagit seulement avec lui, les conséquences pourraient être plus positives. « Si on démontre l’existence de l’âme, conclut-elle, cela aurait un impact significatif sur la manière dont on se considère nous, êtres humains, peut-être en augmentant notre humilité… ».

Une vision de l’avenir que Laure Tabouy n’est pas la seule à porter. Pim van Lommel, qui étudie les expériences de mort imminente dans le cadre de son activité de cardiologue depuis plus de vingt ans, souligne l’importance des conclusions de ses recherches : « Cette vision de la conscience comme un phénomène non local (c’est-à-dire extracérébral) pourrait bien induire un profond changement dans le paradigme scientifique de la médecine occidentale ». Un changement qui, selon lui, dépasserait même le domaine de la médecine : « Tant que nous croirons que la mort est la fin de tout ce que nous sommes, nous consacrerons notre énergie aux aspects temporaires et matériels de notre vie, affirme le chercheur hollandais. Nous devons reconnaître que notre vision du monde est erronée, car nous ne réalisons pas que le monde, tel que nous le percevons, ne tire sa réalité subjective que de notre conscience ».

Le Docteur Sam Parnia partage également cette conviction : « Cela n’a pas de sens pour nous d’ignorer les questions plus profondes sur ce qui se passe lorsque nous mourons ou sur le sens de notre existence », exprimait-il fin 2024 dans un podcast pour l’Université de Chicago. Le médecin américain est arrivé à la même conclusion que ses confrères et consœurs investis, comme lui, dans l’étude des EMI : « Oui, nous pouvons essayer d’améliorer notre quotidien, de rechercher le plaisir et le succès matériel, mais nous devons en même temps rechercher un but plus profond à la vie, comme nous y invitent de nombreuses traditions anciennes. Ces recherches pourraient apporter un énorme changement dans la société ». […]

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