La grande montagne de la tentation

1 D Car A — (Mt 4, 1-11)

Le premier dimanche de Carême nous montre Jésus face au Tentateur, dans un combat dont il sort vainqueur. En déjouant les tentations qui lui sont faites, Jésus refuse toute voie d’exception contraire à sa véritable identité.

Un Matthieu paysagiste original

Dans le récit des Tentations de Jésus transmis par Matthieu, le désert n’occupe que le premier plan du paysage évangélique. Viennent ensuite en Mt 3 : « la ville sainte de Jérusalem » et le pinacle du Temple (v. 5) ; enfin « une montagne très élevée » (v. 8). On le voit, une perspective dynamique souligne en Matthieu le mouvement vers les hauteurs puisqu’il a en propre cette séquence : désert, Temple de Jérusalem et haute montagne. Le paysage matthéen est d’une originalité remarquable ; on pressent que ce paysage (désert, Temple, montagne) fait corps avec la substance même des tentations.

Un mouvement vers le haut

On remarque donc le mouvement vers le haut qui dynamise les trois tentations dans le récit matthéen.

– Dans le désert qui rappelle le désert de l’Exode du peuple de Dieu et ses tentations, l’épreuve est terre à terre, pourrait-on dire ; il s’agit en effet pour le Fils de Dieu de transformer les pierres en pains (v. 3). Pour inaugurer un messianisme royal dont le premier souci est de fournir aux hommes tous les biens terrestres désirables et d’abord le pain en abondance.

– Pour la deuxième tentation, Jésus est debout sur l’aile du Temple, à Jérusalem, le centre du monde (Ez 38, 12). Le diable lui propose de mettre Dieu à l’épreuve : qu’il se jette en bas et Dieu enverra ses anges pour le sauver puisque telle est sa promesse. Au faîte du Temple, Jésus domine la vallée du Cédron de quelque quarante mètres. L’enjeu est vertigineux. Le saut, périlleux, mortel. Si l’expression « fils de Dieu » dit l’assurance de la protection de Dieu, Jésus peut-il mettre Dieu en mesure de sauver sa vie dans un danger mortel provoqué ? Absolument pas. Cela en effet reviendrait à donner au Fils le droit de commander à son Père, depuis le faîte du Temple, lieu de la Présence divine. Par là, il renierait sa place de Fils.

Une très haute montagne

– Seul Matthieu parle d’une montagne d’où l’on découvre tous les royaumes de la terre. Un paysage à perte de vue ! C’est pourquoi ici seulement, il parle d’une « TRÈS » haute montagne. Pour cela, il emploie un adverbe (lian)qui exprime une démesure soit physique (la montagne) soit surtout psychologique1. Il faut donc se représenter une montagne qui domine le monde. Matthieu vise directement le pouvoir politique. Au sommet de cette montagne, il n’y a que le diable et Jésus, et un marché (un deal) à la mesure du monde. Sa condition est absolue : « Tout cela je te le donnerai si tu te prosternes et m’adores ». Jésus repousse d’un mot cette offre. Le royaume universel, Jésus le recevra des mains de son Père, parce qu’il se montrera obéissant jusqu’à la mort et ne s’abaissera que devant Dieu.

Écouter l’homélie

Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre

« Quiconque s’élève sera abaissé et quiconque s’abaisse sera élevé » (Mt 23, 12). La montagne de la tentation est l’image inversée de l’idéal du Fils de Dieu. Jésus débusque Satan (4, 10) ; il repousse un messianisme charnel, autonome et orgueilleux. Mais la fidélité à Dieu, dont Jésus témoigne, n’est pas seulement renoncement. Elle est gage de salut. « Alors le diable le laisse et voici que des anges le servaient », écrit Matthieu (4, 11). La victoire de Jésus s’achève sur cette image d’un monde pacifié.

En somme, avec ses images plastiques du désert, du Temple, et de la montagne, l’évangile de Mt montre que Jésus a refusé la royauté humaine sur la nature, sur le pouvoir religieux et sur les royaumes de ce monde. Mais à la fin de l’évangile, Jésus, ressuscité, proclame sur la septième montagne : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (28, 18). Ainsi la royauté de Jésus passe par l’obéissance filiale à Dieu, l’agonie et la mort parce que cette royauté vient de Dieu, et se préoccupe moins de la gloire que du service des hommes. Notre programme de carême nous est servi clés en main…

1 Autres emplois : Hérode entra dans une colère folle contre les mages qui l’avaient trompé (2, 18) ; Pilate s’étonne grandement du silence de Jésus face aux accusations des Juifs portées contre lui, comme si elles ne l’atteignaient pas (27, 14); avec cet adverbe encore Mt rend le caractère dangereux des deux possédés du pays des Gadaréniens (8, 28).


Saint Augustin, commentaire sur le Psaume 60

« Le Christ était tenté par le diable ! Dans le Christ, c’est toi qui étais tenté, parce que le Christ tenait de toi sa chair, pour te donner le salut ; tenait de toi la mort, pour te donner la vie ; tenait de toi les outrages, pour te donner les honneurs ; donc il tenait de toi la tentation, pour te donner la victoire.

Si c’est en lui que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu’il a vaincu ? Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui ; et alors reconnais que c’est toi qui es vainqueur en lui. Il pouvait écarter de lui le diable ; mais, s’il n’avait pas été tenté, il ne t’aurait pas enseigné, à toi qui dois être soumis à la tentation, comment on remporte la victoire ».