Le dépouillement du Carême

Homélie d’entrée en Carême — Mt 6,1-6. 16-18

Le Carême est une épreuve, au sens sportif du terme. Une période d’entraînement – pour reprendre l’expression de saint Paul – au combat de la vie spirituelle, aux épreuves que nous ne manquons pas d’affronter. C’est aussi un chemin d’initiation que les chrétiens reprennent, d’année en année, pour affermir leur foi. C’est également un chemin de dépouillement de ce qui corrompt la sanctification : la visibilité mondaine, la recherche du regard des autres, et l’auto-encensement.

Un réquisitoire contre la justice mondaine

Saint Paul parle fréquemment de la justice dans ses lettres. Jésus, fort peu dans ses paroles… Il en est très économe et en fait plutôt un usage polémique, ce dont témoigne Matthieu. La justice dont il parle, celle dont les pauvres ont faim et soif, n’est pas celle des scribes et des Pharisiens, elle l’« excède de beaucoup » (5, 20), c’est la justice de Dieu (6, 33) … Du Dieu qui déjoue toute classification binaire trop simpliste et « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait pleuvoir sur les justes et les injustes » (5, 45).

Jésus parle des trois pratiques appelées œuvres de « justice », de piété ou de miséricorde : l’aumône, la prière et le jeûne. Dans cet enseignement capital propre à Matthieu, l’angle d’approche de Jésus est toujours la même mise en garde, énoncée ici préalablement, reprise ensuite trois fois quasiment à l’identique : la visibilité mondaine de ces pratiques leur tiendra lieu de récompense ! Notre vie sous le regard des autres risque de devenir une vie pour le regard des autres, laissant ainsi Dieu hors jeu.

Une critique des hypocrites « épatants »

Le qualificatif d’hypocrite revient 13 fois dans l’évangile de Matthieu, marquant durablement pour la conscience chrétienne la figure des scribes et des Pharisiens (voir les dénonciations de Mt 23). En français aujourd’hui, le mot évoque le mensonge, la dissimulation, ce qui est fait par derrière ; en grec, conformément au contexte ici, l’accent porte plutôt sur l’ostentation, l’affectation théâtrale, ce qui est fait par devant. S’il ne s’agissait pas d’un acte religieux, il serait plus juste de parler de « frime », de « frimeurs » !

C’est bien cette attitude que Jésus reproche constamment aux Pharisiens : le fait de se donner à voir, de vouloir épater la galerie, de se poser en modèles de vertu. Car vivre sous le regard des autres, pour le regard des autres, c’est aussi cultiver en soi la conscience intime d’un mérite, d’une vertu… Et en employant l’image des mains dissociées, « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite ! », Jésus souligne qu’il faut veiller à se défaire de l’inévitable retour sur soi que ce piège engendre. La gratification de l’auto-encensement.

Des conseils sur l’intériorité de la prière et l’invisibilité du jeûne

Concernant la prière, Jésus insiste sur l’accès réservé, strictement privé, sur l’intériorité incontournable que suppose la prière. C’est l’absence de recherche de cette intériorité qui rend possible une « hypocrisie », un double jeu, une incohérence personnelle. L’accès personnel de chacun au Père par cette porte intérieure, est corroboré par les déclarations étonnantes de Paul affirmant aux Corinthiens, bien avant la destruction du Temple : « Vous êtes un sanctuaire de Dieu » (1 Co 3, 16).

La façon dont Jésus met le jeûne en rapport avec le visage, suppose un contexte communautaire. Alors, le jeûne est en partie la capacité d’accueillir avec joie le menu du jour et les plats proposés, sans ronchonner, ni sur la qualité ni sur la quantité, sans rêver de festins mirobolants, et en rendant invisible la privation

La cible, c’est de développer l’amour du Père

On parle aujourd’hui de valeurs : solidarité, méditation, sobriété… dans une recherche de l’équilibre humain. Mais la visée caractéristique et répétée de Jésus, c’est « ton Père ». Ces 3 pratiques — de même que la triple tentation — sont en rapport avec les 3 relations fondamentales : autrui (aumône), Dieu (prière), soi-même (jeûne). La conversion à développer pendant le Carême : vivre une charité libérée de l’obsession du regard d’autrui ; développer la foi en la présence du Père qui voit dans le secret ; espérer la récompense personnelle, toujours promise. Dans cette triple relation, ma vie de « fils » reste délibérément orientée vers ce Père qui m’engendre dans le secret.

Ton Père te le rendra !