Sur le site de La Croix. Recueilli par Malo Tresca
Dans la Russie de Vladimir Poutine, être catholique et refuser de soutenir la guerre en Ukraine, c’est risquer une double solitude : celle du dissident dans une société de plus en plus opprimée, et celle du croyant qui ne reconnaît plus ses frères en Christ sur le banc d’à côté. Une paroissienne de Sibérie nous a adressé cette lettre. En nous écrivant, elle risque sa liberté.Offrir l’article10
Au bout du fil, la voix est claire, déterminée. La conversation s’engage sur un canal sécurisé. Elena – un prénom d’emprunt – veut témoigner. Quelques mois plus tôt, cette femme originaire de Sibérie a fait parvenir à La Croix une longue lettre ouverte. « J’ai confiance en vous », écrit-elle. Sa lecture nous a bouleversés. Depuis, la situation d’Elena a basculé : elle craint d’être dans le viseur des autorités. « Pour moi, maintenant, c’est la seule possibilité de m’exprimer », dit-elle.
Par téléphone, elle choisit ses mots, mais sans tergiverser. « Je ne veux pas disparaître sans laisser de trace. Et si j’en venais à être arrêtée, ou à devoir précipiter mon départ à l’étranger… » Dans ce texte à la croisée du document historique, du testament spirituel et de l’acte de résistance, que nous avons fait authentifier de plusieurs manières, ce qu’elle décrit de la Russie d’aujourd’hui – la délation redevenue un réflexe ordinaire, l’opposition muselée, les croyants tétanisés, l’Église paralysée par la peur de représailles – est glaçant.
Ce qu’elle décrit n’est pas sans écho historique. Dans la Russie soviétique des années 1930, des catholiques priaient dans la clandestinité, des prêtres étaient ordonnés en secret, des fidèles disparaissaient sans laisser de trace. La situation actuelle n’a évidemment pas cette ampleur : les églises restent ouvertes, les messes sont célébrées, les prêtres peuvent officier.
Mais dans le témoignage d’Elena affleure une mécanique plus ancienne – celle de l’autocensure, du soupçon érigé en mode de contrôle, de la parole retenue. Cette Église, qui a traversé tsarisme et soviétisme en apprenant à se taire, sait reconnaître ces signes. Elena a demandé l’anonymat. Nous l’avons respecté. Pour lui laisser la possibilité d’adresser cet appel à ses frères dans la foi.
La lettre d’Elena
« Je souhaitais depuis longtemps écrire une lettre ouverte à mes frères et sœurs en Christ. D’une part, je pense que les catholiques du monde entier doivent savoir ce que vivent leurs coreligionnaires en Russie et, d’autre part, ne pouvant parler ouvertement dans mon pays et même dans ma paroisse, je ressens un besoin profond et irrésistible d’exprimer enfin tout ce que j’ai porté en moi pendant toutes les années de la guerre. Cette lettre ouverte est une initiative personnelle. Je suis contrainte de rester anonyme pour ma propre sécurité et pour celle des autres catholiques de Russie, qui ne doivent en aucun cas être compromis par mes propos.
Dans ma paroisse, de nombreux paroissiens soutiennent activement la guerre. Dans les premiers mois, après les images des immeubles détruits à Kiev, après l’horrible massacre de Boutcha, je n’ai pas trouvé la force de leur dire bonjour ou de leur donner la paix du Christ à la messe. Je ne les déteste pas, mais j’ai du mal à les voir comme des frères et sœurs dans le Christ. Ce merveilleux sentiment d’unité et de proximité qui m’enveloppait lors des messes de Noël ou de Pâques dans ma jeunesse a disparu et je ne sais si je le retrouverai un jour. Franchement, j’ai peur de ces gens, je me tiens à l’écart et j’évite les conversations qui pourraient leur faire connaître mes opinions sur la guerre et la politique. Je ne peux prétendre qu’ils me dénonceront, mais je veux éviter les situations potentiellement dangereuses.
Moi qui ai participé à des rassemblements contre la guerre, qui n’ai pas craint d’exprimer publiquement ma position, je vis maintenant dans une peur constante pour moi et ma famille. Chaque jour vécu calmement est devenu une raison de remercier Dieu d’être encore en liberté. Bien sûr, qui d’entre nous, dans sa jeunesse, n’a rêvé d’imiter les saints et les martyrs morts pour leur foi au Christ dans l’arène du Colisée ou dans la captivité ? Maximilien Kolbe, Edith Stein ou d’autres martyrs des régimes totalitaires…
« Il règne une peur palpable que l’on peut comparer au règne de la terreur des années 1930, lorsque chaque citoyen soviétique pouvait se retrouver au goulag ou être fusillé sur dénonciation d’un ami ou d’un inconnu. »
Après tout, n’est-ce pas sur le sang des confesseurs de la foi morts pendant les répressions staliniennes que repose l’Église catholique en Russie ? Mais il se trouve qu’admirer la force de leur foi et leur martyre tout en étant en sécurité n’est pas la même chose que suivre leur chemin tout en vivant sous la dictature et la répression. Je dois être honnête, j’ai peur et j’éprouve le besoin compréhensible d’être soutenue par ma communauté et mon Église. Mais comment les obtenir sans compromettre personne ? Comment, alors même que chacun de nous est seul avec sa peur et sa méfiance, et que nous ne pouvons communiquer que par des sous-entendus ou dans la langue d’Ésope ?
Répression sans précédent
Aujourd’hui, les catholiques de Russie, qu’ils soient pasteurs ou paroissiens, étrangers ou citoyens russes, évitent soigneusement les questions politiques dans les sermons, les discours publics et même les conversations privées. La société russe dans son ensemble est très polarisée et la pratique de la dénonciation florissante. On peut se retrouver en prison pour un “like” sur les réseaux sociaux, un commentaire sur Telegram, mais aussi pour une conversation avec un voisin ou un mot imprudent prononcé à un inconnu. Il règne une peur palpable que l’on peut comparer au règne de la terreur des années 1930, lorsque chaque citoyen soviétique pouvait se retrouver au goulag ou être fusillé sur dénonciation d’un ami ou d’un inconnu.
Bien sûr, le régime de Poutine est loin de la répression stalinienne, mais les citoyens russes ont senti les lois répressives et la persécution politique rétrécir l’espace autour d’eux. Il devient dangereux de parler, de lire des livres, d’utiliser les réseaux sociaux et de chercher des informations en dehors des sources officielles, approuvées par le gouvernement, qui diffusent le discours du Kremlin.
La Russie se transforme en une forteresse assiégée, on nous dit qu’elle est entourée d’ennemis, que des espions et des saboteurs tentent de l’infiltrer, et que les citoyens qui osent penser par eux-mêmes et critiquer les autorités officielles peuvent être déclarés “agents étrangers”, “extrémistes”, “terroristes”, c’est-à-dire ceux qui étaient appelés “ennemis du peuple” sous Staline. Ne pensez pas que seuls les militants politiques sont arrêtés. Aujourd’hui, tout le monde est en danger.
Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, tant les représentants officiels de l’Église catholique en Russie que les simples paroissiens, s’abstiennent largement de critiquer la guerre et le régime. Les prêtres et les religieux de nationalité européenne sont particulièrement vulnérables. Même un appel à la paix pendant la prière peut être interprété comme un “discrédit de l’armée russe”, et je n’exagère pas. Si aujourd’hui je me rends sur la place principale de ma ville avec le mot “Paix” écrit sur un papier blanc, il y a 99 % de chances qu’en quelques minutes, je sois arrêtée par les forces de “l’ordre”. Dans ces conditions, l’arrestation d’un prêtre qui prêche la paix et la non-violence ne semble plus si impossible.
Ai-je des suggestions pour sortir de ces ténèbres ? La hiérarchie catholique en Russie doit-elle condamner ouvertement la guerre et ainsi soumettre tous les catholiques du pays à la répression et les priver de recevoir les sacrements ? Je ne le pense pas. Je suis plus que certaine que de nombreux catholiques en Russie pensent comme moi mais aucun d’entre nous n’est prêt à défendre ses convictions au prix d’une persécution politique. Nous sommes déjà en danger, nous apparaissons comme un élément étranger dans une société que l’État cherche à consolider autour du président, de la religion officielle et du “patriotisme”. Alors, tout ce qu’il nous reste, c’est notre vie intérieure, la prière constante et la confiance dans le Christ.
« Éviter les questions politiques »
Ma condamnation de la guerre contre l’Ukraine découle non seulement de ma position civique mais aussi de ma foi chrétienne. Je suis entrée dans l’Église catholique à un âge conscient, il n’y avait pas de catholiques parmi mes ancêtres. L’une des raisons pour lesquelles j’ai été baptisée était ma position à l’égard du Saint-Siège. Son indépendance me semblait garantir que l’Église ne servirait pas César, que la parole du Christ ne serait pas déformée et utilisée dans l’intérêt du pouvoir mondain.
« Les voix des orthodoxes qui sont restés fidèles au Christ et non à la ligne du Kremlin et du patriarche brillent comme des bougies inextinguibles dans les ténèbres qui s’épaississent. »
Contrairement à l’Église orthodoxe russe qui, hélas, subit de plus en plus l’influence du pouvoir séculier : aujourd’hui, le patriarche (Kirill, NDLR) soutient publiquement et activement la guerre avec l’Ukraine, bénit les soldats, pour la mort insensée, la violence et la destruction des villes. Les prêtres qui s’opposent à la justification du fratricide sont privés de leur sacerdoce, arrêtés ou contraints de quitter la Russie. Les voix des orthodoxes qui sont restés fidèles au Christ et non à la ligne du Kremlin et du patriarche brillent comme des bougies inextinguibles dans les ténèbres qui s’épaississent.
Mais que nous arrive-t-il, catholiques ? Le pape François a appelé à la paix et a apporté son soutien au peuple ukrainien. Léon XIV poursuit ses efforts de paix. Mais moi, une catholique de Russie, j’ai le sentiment d’être seule, que nous sommes tous saisis par la peur, moi, mes frères dans le Christ et nos pasteurs. Et que dans cette angoisse qui emplit mes jours et mes nuits, il m’est de plus en plus difficile d’entendre les paroles du Christ, de voir les visages de ses fils et de ses filles qui lui ont été fidèles malgré tout, même face à la mort.
Une « lutte intérieure contre le mal »
Nous devons nous souvenir des grands saints du siècle dernier qui ont refusé de servir les régimes totalitaires, de semer la haine et la mort. Ils ont résisté aux armes par leur foi et leur prière.
À défaut de pouvoir lutter ouvertement contre le régime, nous pouvons mener une lutte intérieure contre le mal en nous : contre notre peur, notre haine et notre soif de vengeance, notre faiblesse et notre conformisme. Ainsi, si un jour nous devons choisir entre le Christ et Satan, nous pourrons rester fidèles aux promesses de notre baptême.
Si nous sommes envoyés au front, nous devons avoir la force de ne pas prendre les armes. Si l’on nous demande de témoigner contre un innocent, nous devons être capables de refuser d’être complices d’un crime.
La grande et amère leçon des catastrophes du XXe siècle semble n’avoir rien appris à l’humanité. L’Holocauste et les camps de la mort ne nous ont pas “vaccinés” contre de nouveaux crimes. Nous, les hommes du XXIe siècle, devons encore et toujours choisir entre le bien et le mal. Au plus profond de nos cœurs, nous devons nous rappeler sans cesse pourquoi nous sommes chrétiens et ce à quoi nous sommes appelés. Être une lumière pour le monde, des témoins de l’amour et du pardon, et non de la guerre et de la haine.
Cette lettre peut sembler trop émotive et chaotique, mais croyez-moi, vous avez devant vous le cri de mon âme, l’appel de votre sœur en Christ, qui demande vos prières et qui est prête à prier pour vous. Pour notre Église, afin que les portes de l’enfer ne prévalent pas contre elle en ce temps, comme elles n’ont pas prévalu contre elle dans les temps passés. »
