Dans les querelles autour de la célébration de la messe tridentine d’avant le Concile Vatican II, l’enjeu est bien celui de la vision de l’Eglise, relève Grégory Solari. Pour le théologien, la liturgie peut être comprise comme le miroir d’une culture ou d’une société. Etre attentif aux récupérations politiques, en Europe comme aux Etats-Unis est nécessaire.
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Vous expliquez que la messe ou la liturgie est un miroir d’une Eglise ou d’une société.
L’attitude corporelle et symbolique de l’assemblée réunie dans la nef n’est jamais neutre. Elle engage une certaine manière d’habiter le monde, de concevoir l’autorité, la participation et la responsabilité. En ce sens, la liturgie est toujours déjà politique : elle façonne des manières d’être-ensemble, met en scène une vision de la cité et éduque silencieusement les corps et les consciences à un certain régime de relations. C’est en ce sens que la liturgie peut être comprise comme le miroir d’une culture ou d’une société. Sa structuration reflète celle du corps social, qu’elle exprime sous forme symbolique et rituelle. (…)

L’enjeu de la réforme de la liturgie issue de Vatican II est celui de la participation des fidèles. Peut-on y voir une option préférentielle pour la démocratie?
Le principe majeur qui a animé la réforme liturgique repose sur le sacerdoce des baptisés, s’exprimant dans la participation active de tous à la liturgie et à la vie de l’Église. Il s’agit de passer d’une attitude passive à une attitude faisant droit à l’exercice de ce sacerdoce baptismal et du sens de la foi des fidèles, dans le cadre de la célébration et au-delà. C’est ce qui se trouve mis en œuvre aujourd’hui dans la synodalité. En ce sens, oui, on peut dire que la réforme synodale en cours fait que l’Église témoigne en faveur de la liberté et de la responsabilité personnelles sur lesquelles repose la démocratie.
Si l’attitude de l’assemblée dans la nef n’est jamais neutre, faut-il en déduire qu’un rite liturgique peut favoriser une vision politique ?
En regard de la théologie de Vatican II, le rite tridentin par sa structure, son orientation et la distribution rigoureuse des rôles, déploie une vision du monde ordonnée autour d’un pouvoir central, hiérarchique et sacralisé. Le peuple y est présent, mais avant tout comme spectateur. La participation existe, mais elle demeure indirecte, médiatisée, essentiellement visuelle et dévotionnelle.
La réforme liturgique issue de Vatican II propose une autre anthropologie politique. En redonnant voix à l’assemblée et en faisant de la participation active une norme, elle affirme que la liturgie est l’affaire de tous et que chacun y porte une responsabilité réelle. On peut y voir le creuset de l’éthos synodal. L’assemblée ne se perçoit plus comme un peuple passif gouverné depuis le sanctuaire ; elle prend conscience, sans brouiller les différences entre pasteurs et fidèles, que la communauté entière est sujet célébrant, acteur du rite, coresponsable de ce qui s’y accomplit. Cela ne peut pas ne pas avoir d’effet sur nos représentations et nos engagements «politiques».
On invoque souvent l’argument de la «Tradition de toujours» pour critiquer une liturgie reflétant le monde contemporain.
C’est un argument non fondé. Parce que la tradition n’est pas un corpus de documents mais un acte vivant de transmission. Elle est la vie même de l’Église qui, en son magistère, transmet sans cesse la Parole de Dieu qui la fonde. C’est la correction fondamentale opérée par Vatican II dans Dei Verbum. On ne peut figer un moment de l’Église pour l’ériger en norme: la tradition est précisément ce mouvement qui la fait vivre et croître. C’est ce qu’a très bien vu John Henry Newman, que Léon XIV a déclaré Docteur de l’Église en novembre 2025 : l’Église est toujours en cours de développement, comme un organisme vivant. (…)
Ou alors on oppose le caractère traditionnel du Concile de Trente, au XVIe siècle, à la modernité Vatican II.
Face au mouvement de la Réforme, le Concile de Trente a agi dans l’urgence plus que dans une perspective de refondation ou de réforme authentique. Faute de temps et de données documentaires suffisantes pour revenir aux sources patristiques comme il l’envisageait, le concile n’a pas pu restaurer la messe romaine. Il s’est contenté de fixer avec une rigueur quasi mathématique la norme tridentine de la célébration dans le ritus servandus. Il faut se rendre compte du caractère éminemment moderne d’une telle mesure : le missel tridentin comporte un «logiciel» qui fait fonctionner le rite. Ce qui fait du ritus servandus comme un «discours de la méthode» avant l’heure.
Le très «traditionnel» missel tridentin anticipe la révolution cartésienne, paradigme de la modernité. En réalité, c’est le missel romain réformé par Vatican II qui constitue le témoin de la tradition liturgique. Le concile a accompli le travail que Trente n’avait pu mener à terme : retrouver, derrière les strates héritées notamment de l’époque carolingienne, les formes plus anciennes du rite romain. Ce sont elles qui avaient accentué la dimension «monarchique» de la liturgie romaine antérieure au concile.
