P. Bernard Vial, marianiste (+ 2022). Extrait d’une homélie pour la fête de l’Immaculée Conception.
Un cadeau, même reçu, peut l’être avec des nuances et des degrés
Prenons un exemple. Supposons que j’aie deux filleuls, Timothée et Maylis. J’offre à chacun la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Ils me remercient tous les deux. Huit jours après, je rencontre la mère de Timothée : « Votre CD est toujours dans son emballage sur un coin d’armoire. Pour Timothée, tout ce qui compte, c’est son ballon ». Et dans la rue, je croise Maylis : « Oh, parrain, ton disque est merveilleux. Je l’ai déjà écouté quatre fois. Et chaque fois, je le trouve plus beau »… Et vous voyez cette fille en grandissant s’intéresser à la musique, apprendre un instrument, se créer une belle collection de disques. Et en vous annonçant son mariage, de vous dire encore : « Tu sais, le disque que tu m’as donné pour ma profession de foi, je l’ai toujours et je l’écoute avec un plaisir toujours nouveau en pensant à toi. »
Vous avez fait le même cadeau à chacun. Et pourtant, combien les fruits en sont différents. Au fond, Timothée n’a reçu que le « geste » et il vous a dit merci pour cela, mais il n’a pas profité réellement du cadeau. Le cadeau fait à Maylis est une semence qui ne cesse de croître et de donner du fruit. Plus le cadeau est riche et noble, plus le récipiendaire doit être « capable » de le recevoir.
Si le Père voulait donner le Fils à la Terre, il ne pouvait prendre le risque qu’il ne soit reçu qu’à moitié, ni même aux trois quarts. Pour la plénitude de l’Incarnation, il fallait que rien du Fils ne soit « étranger » à l’humanité. Jésus ne pouvait être un enfant « non voulu », aussi partiel que soit ce « non voulu ».
Or, autant que nous sommes, nous sommes des êtres divisés. Nos amours ne sont jamais totales. Et, partant, nos libertés sont toujours tronquées. Car la liberté est un attribut de l’amour. Pour qu’une liberté s’engage le plus totalement possible, il lui faut l’élan d’un amour le plus fort qui soit.

Dieu se prépare une partenaire pour accueillir son Fils
Or depuis le drame du péché, aucun être humain n’est désormais capable d’un amour total et d’une liberté totale. Comment Dieu alors, pouvait-il faire cadeau à la terre, de son Fils ?
La solution ne pouvait venir que de lui, et non de l’homme. Dieu a travaillé l’homme par une longue préparation : une promesse à la chute, pour qu’au cœur de tout membre de notre humanité, germe une espérance toujours renouvelée ; le choix d’un homme, Abraham et d’un peuple ; une longue histoire avec son tribut de pesanteurs et d’élans ; une lignée, une famille…
Et finalement une petite fille « plus jeune que le péché », restituée, dès sa conception, dans la grâce d’origine, « toute graciée » et partant capable d’accueillir en plénitude toute grâce qui descendrait sur notre terre. Pour que rien n’échappe du don de Dieu, pour que rien n’en soit refusé, incompris, gaspillé.
Vatican II a trouvé une perle pour le dire : « Marie, toute pétrie de l’Esprit Saint » (LG 56). Aucun grumeau de la terre ne subsiste en elle qui ne soit capable de « mouiller à la grâce », condition pour que – si l’on me permet l’expression – « aucun grumeau du Fils de Dieu ne puisse mouiller à l’humain ».
Cette expression « Marie, toute pétrie de l’Esprit Saint » est une définition parfaite de dogme de l’Immaculée Conception. Dans sa formulation même elle dit qu’il s’agit bien de Marie dès son origine, dès sa conception. Il n’y a pas en elle une reprise, une « correction postérieure » : depuis toujours l’Esprit la travaille, et rien en elle ne sera étranger à cette action de l’Esprit Saint.
L’Immaculée Conception n’est pas qu’un « privilège » accordé à une femme pour que son enfant ait une mère belle et digne. L’Immaculée Conception est cette grâce accordée à Marie pour assurer l’intégralité de l’Incarnation dans toute son amplitude. Sans Immaculée Conception, le Fiat de l’Incarnation n’aurait pu être total. Ce n’est pas sans signification que Luc, en rapportant l’événement – dont le récit ne pouvait venir que de Marie elle-même, seul témoin – met dans la bouche de l’ange ce mot « kecharithomenè » : pour nous, ce mot est le mot de l’Écriture, sur lequel nous appuyons le dogme de l’Immaculée Conception ; mais pour Marie, ce nom qui lui est donné touche son cœur au point crucial, le plus intime de son être qui lui permet de dire un « oui » sans restriction, avec une liberté sans aucune ombre.
L’action salvatrice de Jésus a besoin d’un accueil parfait jusqu’au bout
Jésus est un homme parfait qui se suffit à lui seul pour assurer le salut de l’humanité. Marie ne peut donc être « associée à ses mystères » en tant qu’actrice. Mais à quoi cela servirait-il que le Christ vive pleinement sa vie d’homme en Fils de Dieu, s’il n’y avait pas un accueil de cette vie ? Tout au long de la vie de son Fils, Marie sera terre d’accueil, en plénitude à cause de sa plénitude de grâce dès sa conception.
Pour que l’œuvre rédemptrice du Fils de Dieu fait homme aboutisse, il fallait qu’une créature de chez nous puisse l’accueillir en totalité, tout au long de sa vie. Marie ne pouvait échapper à la condition terrestre avant son Fils, car il n’y aurait plus de réceptacle parfait pour accueillir – c’est-à-dire pour rendre « terrestre » donc accessible à chacun de nous – son œuvre rédemptrice
Le dernier cadeau que Jésus fait à Jean sur la Croix, c’est justement de l’ancrer dans une communion parfaite avec sa mère, la réceptrice parfaite de la grâce. Et lorsque nous avons été baptisés, nous n’avons pas au sens strict "reçu" la vie divine ; nous avons été branchés, "greffés" dira St Paul, sur cette communion qu’est l’Église, dans laquelle Marie demeure parfaite réceptrice de la grâce, notre Mère et notre maîtresse dans cet accueil, l’Immaculée, toute pétrie de l’Esprit Saint.
