Mort du prêtre Pierre el-Raï au Liban : une blessure infligée à tout le pays

Le curé maronite du village de Qlayaa a été tué par des tirs d’artillerie israélienne le 9 mars 2026. Un drame pour la chrétienté du Sud-Liban, frappée de plein fouet par l’offensive de l’État hébreu, en représailles au soutien apporté par le Hezbollah à l’Iran.

Par Pierre Jova, La Vie

« Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. » Cette parole de Jésus dans l’Évangile selon saint Jean s’est incarnée ce lundi 9 mars 2026 à Qlayaa, village chrétien de quelque 2000 habitants dans le sud du Liban, proche de la frontière avec Israël. Dans cette localité à flanc de colline, cernée de pins et d’oliviers, le prêtre maronite Pierre el-Raï est mort au milieu de ses fidèles, tué par un obus de l’artillerie israélienne – ou d’un char, selon les sources –en milieu d’après-midi.

Au moment où il portait secours aux villageois blessés par une première frappe contre une maison, Abouna Boutros (« père Pierre ») a été atteint par un deuxième tir frappant l’habitation. Emmené à l’hôpital de Marjayoun, il est décédé. Il avait 50 ans. Originaire de Debel, localité chrétienne à une heure de route plus au sud, et incardiné dans le diocèse maronite de Tyr, Pierre el-Raï était curé de Qlayaa depuis 2013.

« Un curé très actif et courageux »

« J’aimais beaucoup ce prêtre, il était un frère pour moi », nous confie Samer Nassif, légat de l’archevêque maronite de Sidon, la voix brisée par l’émotion. « C’était un homme de foi qui a toujours fortifié son village », ajoute-t-il, rappelant que Qlayaa, dominée au loin par les restes de la forteresse croisée de Beaufort, veut dire « château » en arabe. « Qlayaa est bâtie sur le roc. Ses habitants sont des gens robustes, comme l’est la statue de saint Georges, patron du village, qui trône à l’entrée de la localité. Le père Pierre était de cette trempe », relate le prélat.

« C’était un curé très actif pour sa paroisse, très disponible et courageux », atteste Vincent Gelot, responsable du Liban et de la Syrie pour l’Œuvre d’Orient, principale association française d’aide aux chrétiens d’Orient. « Sa mort est un drame inacceptable », souligne celui qui avait organisé un acheminement d’aide humanitaire à Qlayaa le 22 octobre 2024, lorsque les bombes pleuvaient sur le sud du Liban.

La Vie faisait partie de ce convoi et avait pu rencontrer Pierre el-Raï pendant quelques heures, jusqu’à ce que des bombardements israéliens à la lisière de Qlayaa fassent fuir notre escorte fournie par l’armée libanaise. « Les religieux doivent être avec le peuple dans ces moments-là », répétait le curé. Sourire aux lèvres, le col romain dégrafé, ce colosse charismatique organisait avec autorité la répartition de vivres, de médicaments et de produits hygiéniques entre les villageois épuisés. « Il n’y a que des civils désarmés qui veulent rester sur leur terre », nous décrivait-il avec simplicité.

Les habitants de Qlayaa marchent vers la mairie pour manifester leur colère après la mort du prêtre Pierre al-Raï, tué par un obus israélien, le 9 mars 2026

Les habitants de Qlayaa marchent vers la mairie pour manifester leur colère après la mort du prêtre Pierre al-Raï, tué par un obus israélien, le 9 mars 2026 • RABIH DAHER / AFP

Galvanisant les villageois par sa présence

Deux semaines plus tôt, le curé avait reçu l’appel d’un officier israélien sur son téléphone, lui ordonnant d’évacuer le village. « J’ai refusé, je leur ai dit que nous n’allions pas partir ! » Devant sa détermination, la majorité des habitants étaient restés, et l’armée d’Israël avait renoncé à ses projets. « Nous ne devons pas quitter nos maisons, plaidait le prêtre :si nous partons, elles seront occupées par les miliciens du Hezbollah ou par les Israéliens, et nous ne pourrons pas revenir. Et si Qlayaa tombe, tous les villages chrétiens du Sud disparaîtront. »

Déjà, le Liban était bombardé et envahi par Israël, pourchassant la milice chiite aux ordres de l’Iran. Déjà, le sud du pays était vidé de sa population. Déjà, Abouna Boutros était resté à Qlayaa, galvanisant les villageois par sa présence. Cette fois encore, il n’avait pas fui devant la nouvelle offensive israélienne, en représailles du soutien apporté par le Hezbollah à Téhéran. « Nous avons décidé de rester malgré le danger parce que ce sont nos maisons, avait-il déclaré lors d’une conférence de presse commune avec des prêtres de la région, le 6 mars 2026. Nous défendons notre village pacifiquement. Personne d’entre nous ne porte d’armes. Les seules armes que nous portons sont la paix, la bonté et l’amour. »

Le prêtre venait d’être tué que des versions contradictoires émergeaient sur les causes de sa mort. Les Forces libanaises, principal parti chrétien du Liban et farouchement hostile au Hezbollah, ont accusé la milice chiite d’avoir infiltré le village et provoqué la riposte israélienne. « Des miliciens sont entrés dans la maison paroissiale, nous assure une source religieuse libanaise. Ils ont peut-être pensé qu’ils seraient en sécurité chez le prêtre. Mais Israël n’avait pas le droit de bombarder immédiatement, ils auraient dû attendre que les villageois les fassent partir ou appellent l’armée libanaise pour les emprisonner. »

« Pouvoir rester chez nous en paix »

En appui à cette thèse, circule une vidéo sur les boucles WhatsApp chrétiennes libanaises. Elle a été diffusée par le compte des forces armées israéliennes sur le réseau social X (ex-Twitter), le 9 mars vers midi, désignant « des terroristes armés du Hezbollah (qui)pénètrent et tentent de profiter d’un site dans un village chrétien du sud du Liban » : « À la suite de l’identification, les troupes de Tsahal ont dirigé un avion de chasse de l’armée de l’air israélienne, qui a frappé et éliminé la cellule terroriste. » Cette publication, qui ne précise pas qu’il s’agit de Qlayaa, semble contradictoire avec le récit de la mort de Pierre el-Raï. En effet, elle évoque un raid aérien, et non un tir d’artillerie, à une heure qui ne correspond pas à la frappe effectuée sur le village.

« Certains chrétiens libanais détestent tellement le Hezbollah qu’ils veulent absolument le mettre en cause », tempère un observateur, conseillant d’attendre les obsèques du prêtre, prévues mercredi 11 mars, pour en savoir davantage. De son côté, le président du conseil municipal de Qlayaa, Hanna Daher, a démenti auprès du quotidien libanais L’Orient-Le jour la présence du Hezbollah dans le village : « On dit que des groupes se trouvaient dans la maison, mais c’est faux. Ce sont des mensonges. Il n’y avait que les habitants de la maison et des personnes du village venues porter secours aux blessés (…). Nous sommes des gens pacifiques et nous ne faisons de mal à personne. Tout ce que nous demandons, c’est de pouvoir rester chez nous en paix. »

Les meurtrissures de la guerre civile

La mort de Pierre el-Raï illustre la situation catastrophique d’un Liban livré à la guerre entre le Hezbollah et Israël depuis bientôt trois ans. Une première phase du conflit, due au soutien du « Parti de Dieu » au Hamas, dès le 8 octobre 2023, a été dévastatrice. Le Sud-Liban a été ravagé par l’armée israélienne, de septembre à novembre 2024, qui ne faisait pas mystère de lui faire subir le sort de Gaza.

Depuis le 27 novembre 2024, un fragile cessez-le-feu prévoyait le désarmement du Hezbollah et son retrait au nord du fleuve Litani, Israël se réservant le droit de frapper et d’intervenir presque quotidiennement au Liban. Et, ce 2 mars 2026, obéissant à ses maîtres iraniens, la milice chiite a relancé les hostilités, provoquant une nouvelle invasion israélienne. « Nous sommes les victimes collatérales d’une guerre qui ne nous concerne pas », déplore Samer Nassif, renvoyant les deux camps dos à dos.

Une nouvelle épreuve pour Qlayaa, qui a subi toutes les meurtrissures de la guerre civile libanaise. Pendant l’occupation israélienne du Sud-Liban, de 1982 à 2000, une partie des villageois ont collaboré avec l’envahisseur et rejoint l’Armée du Liban sud (ALS), dirigée par le général Antoine Lahad. Chargée du « sale boulot » contre les Palestiniens et les miliciens du Hezbollah naissant, l’ALS disait protéger le Liban chrétien de son engloutissement par l’islam. Mais elle ne représentait pas toute la chrétienté libanaise.

En 1988, Antoine Lahad manque d’être assassiné par Souha Bechara, militante communiste de confession orthodoxe, originaire de Deir Mimas, un village voisin de Qlayaa. Une illustration du clivage fratricide des chrétiens libanais, déchirés entre volonté de préserver leur particularisme et s’affilier à l’Occident, et désir de se solidariser avec les musulmans, quitte à se fondre dans le nationalisme panarabe.

Les habitants du village chrétien libanais frontalier de Qlayaa devant le cercueil du prêtre de leur village, le père Pierre El Rahi, lors de ses funérailles, mercredi 11 mars 2026.  Rabih Daher / AFP

« Risque d’annexion et de disparition »

Après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, un millier d’habitants de Qlayaa se sont exilés en Israël. Ils y sont encore. Des familles entières sont divisées depuis un quart de siècle. « La paroisse a installé des haut-parleurs vers la frontière », nous expliquait, lors de notre passage en octobre 2024, Christina Salamé, supérieure de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Lyon, qui a un petit couvent dans le hameau.

Du haut du bâtiment religieux, cette enfant de Qlayaa nous avait montré les fortifications israéliennes, toutes proches : « Chaque dimanche, les villageois exilés côté israélien se rassemblent au plus près des murs pour tenter d’entendre la messe de leur ancienne église. C’était avant la guerre… » Au loin, des champignons de fumées s’élevaient du bourg chiite de Kfar Kila, livré à d’intenses combats. Le pays du Cèdre semblait alors piégé dans un tunnel sans issue.

Un brin de lumière lui avait pourtant été donné après le cessez-le-feu du 27 novembre. Un nouveau président, le général Joseph Aoun, avait été nommé, et le très sérieux Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de justice, avait mis en place un gouvernement résolu à doter le Liban d’un État. Le désarmement du Hezbollah avait débuté avec le soutien de la Finul, le contingent de l’Onu au Sud-Liban, qui compte quelque 700 soldats français. Le Premier ministre comptait maintenant s’attaquer à l’oligarchie bancaire qui a conduit le pays à la faillite des années 1990 à 2020. Ce calendrier ambitieux est désormais réduit en cendres par la résurgence du conflit.

Comme pendant la précédente guerre, de nombreux villages chrétiens multiséculaires se retrouvent sur la ligne de front : Qlayaa, mais aussi Rmeich, Aalma ech Chaab, Derdghaya, Ein Ebel… À Deir Mimas, l’église orthodoxe avait été profanée par des soldats israéliens, la veille du cessez-le-feu, qui s’étaient filmés en train de mimer une parodie de mariage.D’autres sont des localités mixtes, abritant chrétiens et musulmans, comme Yaroun, dont l’église paroissiale grecque-catholique melkite a été entièrement détruite par les frappes israéliennes. Le pape Léon XIV, visitant le Liban en décembre 2025, s’était vu offrir une pierre provenant de ses ruines.

Comme en 2024, la diplomatie vaticane se démène en coulisses auprès d’Israël pour négocier la survie de ces hameaux. « Avec la volonté israélienne d’établir une zone-tampon, il y a un vrai risque d’annexion et de disparition des villages chrétiens du Sud-Liban, qui remontent au temps du Christ », alerte Vincent Gelot. « Nous sommes sur notre terre, qui est la terre de Jésus. Nous ne devons pas la quitter, abonde Samer Nassif, qui soutient l’association Phœnix – Semeurs de paix, fondée par Fouad Hassoun, un chrétien libanais rendu aveugle suite à un attentat pendant la guerre civile, et qui a pardonné aux responsables. La vocation chrétienne au Liban est de jouer un rôle de paix et de dialogue entre communautés, et plus particulièrement entre chiites et sunnites. C’est pourquoi nous devons montrer l’exemple, en ne cédant pas à la peur. »

Le curé de Qlayaa était conscient de l’enjeu. « Je suis prêt à mourir chez moi, parce que c’est chez moi, avait déclaré Pierre el-Raï le 6 mars, avec une assurance prophétique : Il y a la mort, et après vient la résurrection, la résurrection avec notre Seigneur Jésus-Christ, le victorieux revenu d’entre les morts. »