On commence par un exorcisme

(4° D. TO. B — Mc 1, 21-28) Après l’appel des 4 disciples, Jésus pénètre à Capharnaüm et entre dans la synagogue, scènes suivies d’autres séquences présentées comme le récit d’une journée-type de Jésus. À la synagogue, il se heurte littéralement et cette fois en public à Satan : dans la synagogue il y avait un homme possédé d’un esprit impur, qui se mit à vociférer : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus le Nazarénien ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu ! » (Mc 1,24). Nous allons examiner cette protestation véhémente qui nous dit beaucoup sur l’annonce de l’Évangile comme combat spirituel chargé de faire reculer une force adverse…

Jésus enseigne

Précédemment, Jésus « proclamait » l’Évangile de Dieu. Maintenant, il « enseigne ». Cette distinction entre proclamer et enseigner correspond à deux ministères dans les églises pauliniennes : l’apôtre et le docteur. Son enseignement est qualifié de « nouveau et plein d’autorité ». En fait, Marc ne nous en donne pas le contenu, mais il nous fait observer les réactions des auditeurs. Ils sont « frappés », très frappés (v. 22 & 27), ils sont sous le coup de la parole de Jésus, ils restent stupéfaits, ébahis. Notation fondamentale et typique de Marc qu’on retrouve tout au long de l’Évangile. La parole de Jésus est neuve, elle touche les cœurs et fait grandir la connaissance de Dieu (sens primitif de augere, auctoritas, croissance). Et elle débusque aussi l’Adversaire, qualifié ici d’esprit impur qui tourmente l’homme pour le faire régresser vers l’animalité. Un obstacle spirituel que Jésus connaît déjà.

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La protestation

Que nous veux-tu ?« Quoi entre toi et nous ? » On sait que Jésus emploie cette même expression pour parler à sa mère à Cana, pour exprimer une divergence avec elle (traductions possibles : de quoi te mêles-tu ? Mon souci est-il le tien ?) Mais partout ailleurs dans les Évangiles elle ne se trouve que sur les lèvres des démoniaques, comme une sorte de cri de protestation, qui exprime un rejet. Manifestement, la présence de Jésus dérange quelqu’un qui est dans la place : le démon se sent menacé.

Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. Le démon connaît l’identité de Jésus. Ils le nomment selon son identité humaine : Jésus de Nazareth, et selon son identité divine : le Saint de Dieu. Ce titre se trouve aussi dans la bouche de Pierre (Jn 6, 68-69) qui souligne par là que Jésus a les « paroles de la vie éternelle ». Mais là le démon sait que Jésus vient juger les puissances hostiles, il a peur, il ressent de la terreur devant lui. Son « Je sais » qui tu es engendre sa panique, alors que notre « je crois » en toi, notre confession chrétienne nous mène à l’amour.

Es-tu venu pour nous perdre ? Instaurer le règne de Dieu revient à « perdre », à faire disparaître les démons et leur puissance (sur l’homme et dans le monde). Le démon reconnaît l’envoyé de Dieu qui vient le combattre, et déjà il proclame sa propre défaite. Les gens diront : « Euh lâ ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent ». Le démon nous est toujours présenté comme vaincu et soumis à la seigneurie de Jésus.

L’exorcisme

Marc avait écrit que le démon protestait en se mettant à « crier ». Maintenant, c’est Jésus qui hausse le ton : « Il l’interpella vivement ». Il s’agit d’un ordre, en deux mots : « Sois muselé ! Sors de lui ». Le verbe museler se rencontre dans des charmes hellénistiques, pour réprimer des esprits mauvais. Dans le langage de la magie et des incantations, ce verbe signifie « lier », « maîtriser ». Ici, il souligne aussi la bestialité du démon.

L’impératif « sors de lui », suivi de l’exécution « il sortit de lui », atteste la réalité de la possession : l’homme était habité par un esprit qui avait pris son corps pour résidence. L’esprit diabolique squatte l’homme. Mais Jésus a fait la démonstration d’une double autorité : celle d’enseigner par la parole ; et celle de contrôler la parole et l’action des forces hostiles. Qui, soulignons-le au passage, aiment bien de faire remarquer par le volume sonore et le tapage, les gesticulations et les convulsions : « s’étant écrié d’une voix grande »…

La sainteté libère du Mal

Pour une fois, le démon a dit vrai. Jésus est le Saint de Dieu, le Dieu trois fois saint venu sanctifier les hommes. Sous l’Ancienne Alliance, lorsqu’on parle de la sainteté divine, on exprime trois composantes inséparables. (1) La sainteté-majesté, la sainteté du Tout-Autre, du Créateur. (2) La sainteté comme emprise sacrée de Dieu sur les choses, les lieux et les hommes, la sainteté qui consacre. (3) La sainteté comme plénitude de vie offerte aux hommes, la sainteté du Dieu Tout Proche.

Elle transparaît à travers Jésus : son autorité majestueuse, sa sainteté qui touche les cœurs jusqu’à chasser l’esprit impur, l’extraordinaire densité d’amour offerte aux hommes… Puisse-t-elle transparaître aussi à travers nous…