Virginie Girod : « La Vierge Marie est la femme la plus puissante mais la plus sous-cotée du monde »

par Mathilde de Robien, sur le site Aleteia

Docteur en histoire, spécialiste de l’Antiquité romaine et des femmes de pouvoir, Virginie Girod a enquêté pendant un an sur Marie, la Vierge, mère de Jésus. Dans son dernier ouvrage publié fin octobre, elle revient sur la figure de la Vierge, "femme la plus puissante de tous les temps" dans la mesure où elle exerce une influence sur le monde depuis plus de 2.000 ans.

Image : Icone de Notre-Dame du Bon Conseil realisee par Joseph Malham pour le pape Leon XIV

Avec la rigueur propre à la recherche historique, Virginie Girod, docteur en histoire spécialiste de l’Antiquité, auteur de nombreux ouvrages et chroniqueuse radio, s’est lancée durant plus d’une année sur les traces de la Vierge Marie. Elle a publié le 22 octobre Marie aux éditions Perrin, une enquête sur les pas de la femme qu’elle définit comme étant « la plus aimée, la plus représentée, et la plus puissante du monde ». Un ouvrage de 400 pages qui brosse le portrait de Marie en tant que mère de Jésus, sainte et femme politique. « Un sacré pari parce que c’est une biographie qui s’étend sur 2.000 ans en réalité ! », confie Virginie Girod. Elle raconte comment Marie est devenue, au fil des siècles, une figure active de l’histoire, investie d’une autorité à la fois morale et politique.

Aleteia : Les sources historiques sur Marie sont rares. Comment avez-vous travaillé en tant qu’historienne avec si peu d’éléments ?
Virginie Girod : La première partie du livre est consacrée à la femme, la mère de Jésus. Pour essayer de la toucher du doigt, j’ai passé au crible les quatre Évangiles. J’ai essayé de comprendre qui elle était à travers ces sources, puisqu’elles sont réputées comme étant les plus fiables historiquement. Ensuite, j’ai élargi le spectre avec les apocryphes, mais là, il faut être beaucoup plus prudent. L’archéologie donne aussi quelques indices. Pour la partie du livre sur les apparitions mariales, je me suis appuyée sur les documents d’Église et les journaux du XIXe et du XXe siècle. Comme une enquête, j’ai recoupé les sources pour essayer de comprendre les événements qui se sont déroulés à Fatima, à la Salette ou au Rwanda.

«Marie continue à exercer une influence sur le monde, notamment à travers ses apparitions.»

Vous avez enquêté plus d’une année sur Marie. Quelle image de Marie avez-vous après ces mois de recherches sur elle ?
Marie est une femme que tout le monde connaît, c’est la plus représentée, la plus aimée de l’histoire, et pourtant personne ne connaît réellement son histoire de manière fine. Personne n’a conscience qu’elle est la femme la plus puissante de tous les temps. J’ai consacré des dizaines de biographies, à des reines, des impératrices, des femmes de sciences, mais jamais je n’ai croisé une femme aussi puissante pour la bonne raison que Marie ne meurt jamais. Elle continue à exercer une influence sur le monde, notamment à travers ses apparitions.

Comment s’est construite la dévotion à Marie ? Quelles sont les grandes dates qui ont contribué à répandre la dévotion mariale aujourd’hui profondément ancrée en France ?
La dévotion à Marie semble commencer du temps de la Gaule, aux alentours du IIe, IIIe, IVe siècle après Jésus-Christ, au moment où notre pays est en train d’être christianisé. Au Moyen Âge, la dévotion est déjà très ancrée. De nombreuses statues dédiées à Marie trônent dans les églises, de grands saints comme Bernard de Clairvaux au Moyen Âge lui consacrent des textes. Puis la France se lie un peu plus intimement à Marie à partir du XVIIe siècle lorsque Louis XIII consacre la France à Marie, c’est le fameux vœu de Louis XIII. Depuis le XVIIe, elle est la sainte patronne de la France. Cette dévotion a continué à se répandre, portée par deux apparitions majeures au XIXe, l’une à la Salette et l’autre à Lourdes.

Notre-Dame de Lourdes par Joseph-Hugues Fabisch, 1864, Grotte de Massabielle.

Comment expliquez-vous, en tant qu’historienne, les mystères de la foi qui entourent Marie : l’Immaculée Conception, l’Annonciation, l’Assomption…, comment réconciliez-vous foi et histoire ? Est-ce même réconciliable ?
En tant qu’historienne, je ne fais pas de théologie. Je regarde les travaux des théologiens, je les connais, je les utilise, mais ce n’est pas à moi de trancher un débat. Je raconte comment ces débats ont eu lieu et comment ils ont abouti à un dogme. Mon travail n’est pas de réconcilier la foi et l’histoire, mais de regarder les preuves de la foi à travers l’histoire. Lorsque je fais les récits des apparitions, et que je cherche à comprendre ce qu’il s’est réellement passé, je m’arrête quand je me heurte au mur du surnaturel. En tant qu’historienne, je ne peux pas aller plus loin. Je décris les faits à travers les preuves que nous avons, les rapports des voyants, les articles de journaux, les comptes rendus des évêques, des prêtres, et quand j’arrive au bout de la démarche historique, c’est le lecteur qui choisit. Qu’il soit croyant, sceptique, ou athée, à la fin, c’est lui qui choisit.

Vous relatez dans votre livre une dizaine d’apparitions mariales et les messages que Marie adresse au monde. Quel est le cœur de ses messages, qu’est-ce qui ne varie pas au fil de ses apparitions ?
Je me suis rendu compte, en travaillant sur les messages de la Vierge Marie, que plus on avance dans le temps, plus ses messages prennent une coloration politique. Mais il y a quelque chose qui ne varie pas dans ses apparitions, c’est que Marie parle toujours de la foi. Sa première préoccupation, c’est de maintenir la foi, ou d’amener des conversions, comme c’est le cas au Mexique avec l’apparition de Notre-Dame de Guadalupe. Elle incarne ce que j’appellerais aujourd’hui de manière un peu anachronique un « soft power catholique », puisqu’elle favorise la conversion. Plus on avance vers le XIXe et XXe, plus son discours va se colorer de politique. Ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre, ce sont les apparitions à Fatima en 1917. On sait aujourd’hui que la Vierge a dit aux enfants bergers de consacrer la Russie à son Cœur immaculé. C’est très troublant, parce que cela signifie que la Vierge a alerté sur ce qui allait se passer en Russie dans les semaines à venir, c’est-à-dire les révolutions russes de 1917, qui allaient consacrer l’arrivée du communisme au pouvoir.

«Même si le livre est fini, je continue mes recherches de mon côté, en tant que femme et non plus en tant qu’historienne.»

Avez-vous grandi dans la foi catholique ?
Je suis baptisée, je viens d’une famille catholique, non pratiquante, qui ne m’a pas transmis la foi parce qu’elle considérait que de toute façon la foi était là. Je m’en suis tenue un peu à distance pendant un certain temps. Néanmoins, il y avait autour de moi, chez mes grands-parents maternels qui étaient portugais, des images pieuses de Notre-Dame de Fatima. Donc 30 ans après avoir laissé Fatima derrière moi, j’ai voulu retourner dans le sanctuaire que je n’avais pas vu depuis l’enfance. J’ai découvert la portée politique du message de Fatima. Moi qui suis spécialiste des femmes puissantes à travers l’histoire, je suis tombée sur la femme la plus puissante, mais la plus sous-cotée du monde !

Notre-Dame de Fatima.

Est-ce que, en enquêtant sur Marie, quelque chose vous a marqué, ou troublé ?
Mon opinion a évolué pendant l’écriture du livre. J’ai commencé en étant assez sceptique, et j’ai fini le livre en me disant qu’il y a quelque chose qui nous dépasse. Ce n’est que mon opinion, et je veux que chacun se fasse la sienne en lisant le livre. C’est très important, cette idée de liberté. D’ailleurs, je crois que dans les Évangiles, on vient librement à Jésus. C’est le livre que j’ai préféré écrire dans ma carrière. Je n’ai jamais eu autant d’excitation à essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. Souvent, à la fin d’un chapitre, je me disais : « je ne sais pas, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne comprends plus ». Dans ces moments-là, on rentre dans les mystères de la foi, ce qui ne relève plus du travail de l’historien. Mais c’est passionnant d’être dans un travail où on ne comprend pas tout. Et parce que quelque chose me dépasse, j’ai envie de continuer le chemin. Donc même si le livre est fini, je continue mes recherches de mon côté, en tant que femme et non plus en tant qu’historienne.

Pratique : Marie, L’histoire d’une femme, la puissance d’une sainte, Virginie Girod, Perrin, octobre 2026, 23 euros.