Jean de SAINT-CHERON, écrivain, chroniqueur à La Croix, travaille à l’Institut catholique de Paris. Auteur de Malestroit (Grasset)
Le 3 février 1951 mourait Yvonne Aimée de Malestroit. Yvonne Beauvais, de son état civil, fut une résistante à l’héroïsme reconnu : elle reçut de nombreuses décorations internationales pour avoir aidé les maquisards dans son couvent de Malestroit (Morbihan) et le général de Gaulle en personne se déplaça dès 1945 pour lui remettre la Légion d’honneur. Pour la République, cette religieuse augustinienne est une héroïne nationale. Mais cette notoriété s’effaça devant le sort que le Saint-Siège lui réserva.
Morte en 1951 à l’âge de 49 ans, sœur Yvonne-Aimée vit son procès en béatification brutalement interrompu en 1960 par le cardinal Alfredo Ottaviani : le prélat lui attribuait “trop de miracles” et la considéra comme une “affabulatrice”. Malgré les travaux de René Laurentin (1985), le grand public oublia Yvonne Aimée de Malestroit, l’héroïne nationale comme l’héroïne évangélique.
Dans cette enquête menée dans un style personnel, Jean de Saint-Chéron restaure l’image de celle qui se donna aux autres pour se donner à Dieu, celle qui, pour aller aider les pauvres des bidonvilles de Billancourt, faisait des ménages chez les bourgeois du quartier des Ternes. Ces pauvres témoigneront pour sa mémoire. Plus que les phénomènes extraordinaires dont la profusion nuisit à son parcours de reconnaissance officielle, c’est son pragmatisme et sa charité en acte qui édifient le regard et servent de leçon à nos contemporains qui, peut-être, ne savent pas ou plus comment vivre en disciple du Christ.
Retracer son destin, c’est plonger dans un roman mêlant légende, témoignage et récit mystique au cœur de la grande Histoire. Ce que Jean de Saint-Cheron fait avec style et fougue en mettant en scène à la fois son enquête personnelle et les jours d’Yvonne-Aimée. Sans jugement, il se place au plus près de la vérité pour tâcher de dire ce que fut l’existence de cette femme proprement extra-ordinaire.
Résistante décorée de la Légion d’honneur par le général de Gaulle, Yvonne Beauvais est une héroïne inconnue, et pour cause : on a voulu effacer son histoire. Cette femme dont la vie, dès l’adolescence, fut dédiée au service des pauvres, se fit religieuse à l’âge de 26 ans et transforma le couvent breton de Malestroit en une clinique moderne. Quand la guerre éclata, elle s’engagea dans la Résistance, cachant parmi ses sœurs une jeune juive puis des dizaines de résistants et de parachutistes alliés. Torturée par la Gestapo, elle sera couverte de médailles à la Libération.
Mais elle avait le défaut d’être mystique… Son entourage lui attribuait des phénomènes extraordinaires, incompréhensibles (stigmates, visions, bilocation…), comme dans les récits du Moyen Âge. Or le surnaturel fait peur : il sent le soufre, le mensonge ou la folie. En 1960, neuf ans après la mort d’Yvonne à l’âge de quarante-neuf ans, l’inquisition de l’Église de Rome referma son dossier de canonisation de façon définitive, sur trois mots cinglants : « Trop de miracles ».
Qui était-elle vraiment ? Une illuminée ? Une affabulatrice prétendant avoir rencontré Adolf Hitler pour se faire briller ? Ou une vraie sainte, victime de misogynie et de jalousie, que firent finalement souffrir les grâces stupéfiantes qu’elle avait reçues ? La réponse est moins simple qu’on pourrait croire, quel que soit le camp dans lequel on se place, sceptique ou admirateur.

