Messe Paul VI, messe Pie V, quelles différences ?

Un artocle de Guillaume Daudé sur le site de La Croix

La réforme du missel romain, dont est issue la messe dite de Paul VI, est le fruit d’un mouvement plus large de rénovation liturgique, qui a pris ses racines au XIXe siècle.Offrir l’article

Quels sont les principes qui ont présidé à la réforme du missel ?

La réforme du missel romain, dont est issue la messe dite de Paul VI, est le fruit d’un mouvement plus large de rénovation liturgique, qui prend ses racines dès le XIXe siècle avec Dom Guéranger, puis s’affirme au XXe siècle avec des théologiens comme Romano Guardini, le bénédictin Lambert Beauduin, ou encore le Centre de pastorale liturgique fondé à Paris par les dominicains en 1943.

« Pour eux, la liturgie doit redevenir le lieu source de la vie spirituelle des fidèles », résume le père Gilles Drouin, professeur honoraire à l’Institut supérieur de liturgie de l’Institut catholique de Paris (ICP). « Tous veulent retrouver une forme de fraîcheur originelle, en dépoussiérant en quelque sorte des rites et traditions populaires qui s’étaient accumulés au fil des siècles. » Dans L’Esprit de la liturgie, le futur Benoît XVI donne une image suggestive de l’intention qui préside à ce mouvement : la liturgie est comme une fresque recouverte de couches successives dont on cherche à redécouvrir les couleurs originelles par un difficile travail de restauration.

Selon la constitution Sacrosanctum Concilium du concile Vatican II adoptée en 1963, qui énonce les principes d’une réforme liturgique déjà commencée sous Pie XII, « cette restauration doit consister à organiser les textes et les rites de telle façon qu’ils expriment avec plus de clarté les réalités saintes qu’ils signifient ». Elle se décline en quatre axes : favoriser la participation active des fidèles, la dimension communautaire de la liturgie et en particulier de la célébration eucharistique, une ouverture plus large à la parole de Dieu et enfin la formation liturgique des fidèles.

Dans quelle mesure ces principes sont-ils nouveaux ?

Déjà, la messe dite de saint Pie V de 1570 partait d’une volonté du concile de Trente de retrouver « la norme des Pères », autrement dit une forme de sobriété antique, et de simplifier la liturgie, foisonnante au Moyen Âge, explique le père Drouin. Comme à l’occasion de Vatican II, la visée est alors en partie pastorale – la destruction des jubés qui accompagne la réception du concile de Trente est ainsi justifiée par la nécessité pour les fidèles de voir le Saint Sacrifice. La méthode est aussi similaire : un concile impulse une réforme et, dans les deux cas, c’est la papauté qui se charge de sa mise en œuvre.https://app.mycountrytalks.org/talks/3404d27f-03d2-48bf-8bb8-5ec48b797bff/join

Cependant, le contexte de Trente est différent : il vise à réaffirmer la doctrine catholique mise en cause par la Réforme. « La théologie eucharistique tridentine insiste sur deux points : le caractère sacrificiel de la messe et la présence réelle, qui deviennent des marqueurs du catholicisme », explique Gilles Drouin. D’autres éléments importants de la théologie eucharistique, comme sa dimension ecclésiale (faire corps, en Église) ou anamnétique (faire mémoire des mystères du Christ), ne sont pas soulignés alors car ils ne font pas débat. Quelques siècles plus tard, Vatican II cherchera à opérer un rééquilibrage entre ces accents.

Quels éléments concrets différencient la nouvelle messe de l’ancien rite ?

Fruit du travail d’un organe mis en place par Paul VI, le Consilium, le nouveau Missel promulgué en 1969 met en œuvre les principes conciliaires. Pour favoriser la participation active des fidèles, il permet l’adaptation beaucoup plus grande que le Missel de saint Pie V aux conditions locales de l’assemblée et à des circonstances particulières, à travers un large choix de prières eucharistiques, de formules pénitentielles, ou de formules d’introduction au Notre Père, celles-ci pouvant même être improvisées, explique Gilles Drouin. Dans le même but, le missel rénové fait droit à la « participation active » des fidèles alors que la référence du Missel de 1570 était la messe privée du prêtre.« L’idée de participation active ne signifie pas que les fidèles doivent forcément faire quelque chose, précise Gilles Drouin, puisque par exemple le silence en fait partie, mais que la messe n’est pas seulement l’action du prêtre mais de tout le peuple des fidèles. »

Concrètement, certains éléments sont ajoutés, comme la prière universelle qui avait disparu durant le Moyen Âge, d’autres supprimés, comme le dernier Evangile, d’autres encore, remplacés. La mise en place du rite pénitentiel, temps commun aux fidèles et au prêtre, répond à l’impératif de participation active et remplace les prières au bas de l’autel de l’officiant dans le rite tridentin. L’ouverture plus large à la parole de Dieu se traduit par l’ajout d’une lecture. « Si l’on suit l’ensemble du calendrier, la messe donne accès à 21 % de la Bible, contre 7 % dans l’ancien rite », commente le liturgiste. Le système de rotation des années A, B et C permet désormais de lire de larges extraits de chaque Évangile synoptique.

Qu’en est-il de l’usage du latin et de la position de l’officiant ?

« La langue et la position du célébrant marquent, alors qu’ils n’étaient pas centraux dans les textes », analyse le père Drouin. Selon la constitution conciliaire, le latin demeure la langue de référence mais « l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple ». Cependant, des traductions quasi intégrales en langue vernaculaire voient le jour très rapidement sous l’égide des conférences épiscopales locales. Avec des situations néanmoins très différentes selon les pays : en France, la traduction intégrale du missel est publiée dès 1970, tandis que d’autres pays (Pologne, Angleterre…) ont davantage conservé l’usage du latin.

Quant à la position du célébrant, l’instruction Inter Œcumenici de 1964 mentionne seulement que « l’autel principal doit de préférence être indépendant, afin qu’on puisse en faire le tour et qu’on puisse célébrer face aux fidèles », mais là aussi le « retournement des autels » est intervenu plus rapidement que prévu. « Rendus possibles pour favoriser la participation active des fidèles, ces deux changements ont pu entraîner la tentation chez le célébrant d’adopter une posture d’animateur au lieu de celle du ministre, ajoute le père Drouin. Dans le même but, certaines liturgies dans la période postconciliaire ont connu une inflation d’explications, devenant trop bavardes”, alors que les rites doivent se suffire à eux-mêmes. »