Le dixième lépreux, ou la foi qui rend grâce

28è D TO C — (Lc 17,11-19). La foi, dont Jésus vient de dire qu’elle peut déplacer un grand arbre (mûrier ou sycomore) pour qu’il aille se planter dans la mer (Lc 17,6), la foi dont il déclare plusieurs fois qu’elle sauve (Lc 7,50 ; 8,48 ; 17,19 ; 18,42), cette foi se déploie en un témoignage rendu à Dieu et à Jésus dans la bouche d’un lépreux guéri.

La tentation de rester à distance

Les dix lépreux se tiennent à distance de Jésus. Mais « ils lui crièrent : Jésus, Maître, aie pitié de nous ». L’échange est bref. Jésus leur répète la consigne du Lévitique édictée en vue de la vérification de la guérison ; mais, semble-t-il, de loin, comme s’il respectait la distance qu’ils ont mise. Quelle différence avec le lépreux précédent qui vient à lui, le supplie, s’agenouillant (Mc 1, 40), et que Jésus touche en étendant la main !

Ils vont se montrer au prêtre et guérissent en chemin. Notons qu’il a fallu à ces hommes une véritable foi pour se mettre en route sans preuve, sans signe. Ils croient en ce Jésus, et en la puissance de sa parole. Mais ce qui compte pour eux, c’est d’être débarrassés de leur lèpre, pas Jésus lui-même. Pour neuf d’entre eux, il n’y aura aucun contact, aucune proximité avec le Christ. Aussi, alors qu’ils étaient restés « à distance (ils se tiennent au loin, Sr JA) » à cause de la maladie, la distance se creuse. Ils ont eu ce qu’ils voulaient et se replient sur leur santé recouvrée.

L’action de grâce, un retour à Dieu

« N’ont-ils pas été guéris ? demande Jésus. Où sont-ils ? » Ils manquent à Jésus, ils devraient être là. On repense à Genèse 3 : « Adam, où es-tu ? » Il en va ainsi chaque fois que nous empochons la grâce reçue de Dieu, sans même voir qu’elle vient de lui, et sans penser à l’en remercier. En christianisme, remerciement se dit action de grâces, et encore : eucharistie. La distance sera franchie par le 10è lépreux, le Samaritain, l’étranger, le « hors-la-loi ». Pour lui, la guérison est un lieu de passage, pour parvenir à la personne de Dieu lui-même. Ce qui lui importe désormais c’est, davantage que la santé recouvrée, celui qui la lui a rendue. Il est passé du bienfait reçu à la personne du bienfaiteur.

S’appuyant sur le don reçu, il retourne à la source, et rend grâce : « voyant qu’il était guéri, il revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce » (v. 15-16). L’histoire de l’homme guéri ne s’arrête pas là : « Relève-toi », lui dit Jésus. Relève-toi pour une marche nouvelle, un nouveau chemin. « Se relever » est aussi le mot technique pour dire la résurrection.

Écouter l’homélie

Le Samaritain, un sauvé des périphéries…

« Or, c’était un Samaritain ». Il semble bien qu’au départ, Jésus a partagé le préjugé dominant à l’égard de la Samarie, comme il le laisse entendre en envoyant ses premiers disciples en mission : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains » (Mt 10, 5). En tant que fils d’Israël, Jésus entendait sans doute donner priorité à ses coreligionnaires. Mais rapidement, on le voit accorder de la place aux étrangers dans ses enseignements, aussi bien en paroles qu’en actes. Les Samaritains occuperont à cet égard une place de choix qu’il vaut la peine de relever : le Samaritain reconnaissant (Lc 17, 11-19) ; le Samaritain bienveillant (Lc 10, 29-36) ; la Samaritaine missionnaire (Jn 4)… finalement, ces « impies » apparaissent comme exemplaires.

Jésus a refusé d’enfermer les autres dans des idées préconçues, quelles que soient leurs origines, leurs pratiques religieuses ou leurs fautes sur le plan moral. Tous sont donc en mesure d’espérer, comme toute personne au cœur bien disposé, à recevoir du Seigneur toutes ses bénédictions et son salut éternel.

La consonance eucharistique du récit

Ce récit est jalonné de termes à résonance liturgique : « aie pitié » (eleison), la liturgie pénitentielle — « glorifier » (doxazô), la louange du Gloria — « rendregrâces» (eucharistéô), la prière eucharistique — « relève-toi et va », l’envoi final du culte chrétien : guéri, remis sur pied, repars maintenant sur les chemins de la vie.

N’est-ce pas une façon de vivre en profondeur nos eucharisties dominicales : « Revenir sur ses pas » (hypostréphô) comme le Samaritain, venir remercier ; et se laisser saisir par le Ressuscité comme les femmes au tombeau (Lc 24,9), les disciples d’Emmaüs et les Onze qui reviennent à Jérusalem (Lc 24,33.52)…

Rendez grâce à Dieu en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus