Alors que le projet de loi sur l’euthanasie, porté par le député Olivier Falorni, s’apprête à revenir en deuxième lecture à l’Assemblée nationale dès le 16 février, le débat ressurgit avec une intensité nouvelle. Voté au printemps 2025, rejeté par le Sénat, le texte continue de diviser profondément. Pour Jacqueline Kelen, écrivain de On ne pactise pas avec la mort. Vers l’euthanasie pour tous ? , l’enjeu dépasse largement la question de la fin de vie : c’est le socle moral, spirituel et anthropologique de nos sociétés qui vacille.
Un article rédigé par Colombe Vissac – RCF, le 30 janvier 2026
Une loi qui abolit l’interdit fondateur
Jacqueline Kelen situe le cœur du problème : la disparition progressive d’un principe moral fondamental. « Le projet de loi qui a été voté par l’Assemblée en mai dernier vise à abolir le principe moral majeur fondateur qui est celui de l’interdit de tuer. » Cet interdit, rappelle-t-elle, ne relève pas seulement d’un héritage religieux. « Ce principe moral, c’est non seulement le commandement divin “tu ne tueras point”, mais c’est le socle en effet de toute vie en société. » Elle souligne que cette interdiction universelle traverse l’histoire humaine, hors du cadre spécifique des guerres, et qu’elle a façonné la pratique médicale elle-même. « C’est d’ailleurs cet interdit de tuer […] qui a inspiré le grand serment d’Hippocrate qui est mis à mal. »
Pour Jacqueline Kelen, demander aux soignants d’administrer une injection létale revient à leur demander de trahir leur vocation profonde. « Le médecin est celui qui veille sur l’existence et qui soigne au mieux. Il ne ressuscite pas, mais il soigne jusqu’au bout. »
La mort ou la réduction de la fin de vie à une vision matérialiste
L’écrivain déplore une vision strictement matérialiste de la fin de vie, qui évacue toute dimension métaphysique. « C’est comme si on considérait la mort uniquement comme un problème médical ou encore sociétal, et on évacuait toutes les questions; la grande question métaphysique du mystère de la mort. » S’appuyant sur une distinction formulée notamment par André Malraux, elle oppose le mystère de la mort au simple fait biologique de mourir. « Il y a une différence entre ce qu’on appelle la mort, ce mystère qu’on ne finit pas d’explorer, et le trépas, l’acte de mourir, quelque chose de physique ou physiologique. » Or, selon elle, la loi réduit l’être humain à un corps défaillant. « Si actuellement on envisage la fin de vie uniquement comme une machine qui s’arrête de fonctionner, ou qui est usée, ou qui n’est plus rentable, en effet, c’est facile à régler : on fait une piqûre. » Elle y voit l’aboutissement de la figure de « l’homme-machine », privée de toute perspective d’au-delà. « Le corps, la machine, passe on ne sait pas où, enfin dans le néant, puisqu’il n’y a pas de conception de l’au-delà dans cette proposition de loi. »
La dignité, une notion renversée
Le débat sur l’euthanasie mobilise abondamment le mot « dignité ». Jacqueline Kelen en conteste radicalement l’usage contemporain. « La dignité est d’ordre intérieur, spirituel et moral. » S’inscrivant dans la tradition philosophique antique, elle rappelle que cette dignité tient à la manière de vivre. « Socrate en premier parlait de mener une vie selon le vrai, le beau, le bien, et de semer après soi des semences de justice et de bonté. »
Elle refuse toute assimilation de la dignité à l’apparence ou à la durée de mourir. « Cela n’a rien à voir avec l’aspect extérieur ou avec le fait de mettre trois mois à mourir ou non. » Pour elle, le débat est brouillé par une inversion généralisée du sens des mots. « Tous les mots sont réversibles, et cela rend ce débat indéchiffrable. »
« On oublie que nous sommes mortels »
Jacqueline Kelen analyse le soutien à l’euthanasie comme le symptôme d’une société obnubilée par la maîtrise et le confort. « C’est aussi l’apogée, l’apothéose du bien-être. Je maîtrise jusqu’au bout. » Dans une société qui ne tolère plus ni la frustration ni la douleur, la mort devient un moyen de les maîtriser. « Comme il est impossible de supporter le moindre obstacle, la moindre contrariété, la moindre douleur, le sens de la vie devient de réclamer la piqûre mortelle. » Une fuite paradoxale, selon elle, face à une réalité pourtant inévitable. « On oublie que nous sommes mortels. […] Comme on n’a pas le vaccin contre la mort, alors on va se précipiter dans la mort. »
Libre arbitre et responsabilité : une liberté dévoyée
Interrogée sur le libre arbitre, Jacqueline Kelen met en garde contre une conception purement individualiste de la liberté. « Cette liberté que l’on entend est totalement singulière, personnelle et égocentrique : c’est moi qui décide. » Or vivre en société implique une responsabilité élargie. « Nous sommes responsables non seulement de nos actes, mais responsables de l’ensemble. Je réponds d’autrui. » Elle dénonce une dérive où l’État devient l’arbitre ultime de la vie et de la mort. « On arrive à une menace d’État totalitaire qui s’ingère dans la vie personnelle, qui contrôle et qui décide. » Dans une perspective chrétienne assumée, elle affirme :
« Je ne peux pas choisir le néant. Si je suis créature de Dieu, je dois m’approcher des réalités divines. »
Obéir, même pour tuer : la leçon de Milgram
Pour mesurer la gravité morale de l’acte euthanasique, Jacqueline Kelen propose une expérience de pensée radicale. « Êtes-vous capable de faire cette piqûre sans le moindre frémissement, sans peur, sans culpabilité ? »
Si la réponse est oui, elle y voit un basculement inquiétant. « Nous sommes dans un règne de la dureté, de l’insensibilité, de la froideur. Ce n’est plus de l’humain. »
Elle convoque alors l’expérience de Stanley Milgram. « Tant qu’il y a une blouse blanche, une autorité, les gens obéissent. C’est effrayant. »
Un mécanisme qu’elle relie directement à la « servitude volontaire » analysée par Étienne de La Boétie.
De la banalisation à « l’eugénisme »
Jacqueline Kelen s’inquiète des dérives concrètes du texte de loi. « On ne fera pas de différence entre la personne euthanasiée et celle qui meurt de mort naturelle. » Elle souligne que l’accès au dispositif dès 18 ans, y compris pour des souffrances psychiques, ouvre une pente dangereuse.
« Cela peut être un mal-être psychologique, psychiatrique. » Selon elle, le risque est clair. « Là, on arrive vers l’eugénisme. »
Une logique de sélection des vies jugées indignes.
« Il y a les déficiences qui ne sont pas dignes de continuer à vivre et qu’on va éliminer. » Elle rappelle les précédents historiques. « C’est la notion d’homme nouveau, d’homme idéal, impeccable, etc. On sait ce que ça a donné quand même dans les siècles précédents, du moins le siècle précédent. »
Une longue entreprise de déconstruction
S’appuyant sur les travaux de Pierre Thuillier, historien des sciences, Jacqueline Kelen replace le débat dans une trajectoire longue. « C’est toute une entreprise très ancienne de déconstruction qui arrive à l’autodestruction de l’humanité. » Une évolution lente, mais cohérente. « On est le fruit de toute une évolution. » Et dont elle redoute l’issue. « On va y être. »
