Au Jourdain, la miséricorde dévoilée

Baptême du Seigneur A — (Mt 3, 13-17)

La résistance de Jean à accomplir le geste du baptême est fortement soulignée par Matthieu (v. 14 : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi »). Pourtant ce baptême est tout à la fois nécessaire parce que s’y opère une révélation décisive : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (v. 17) et embarrassant : pourquoi Jésus, qui n’a nul besoin de conversion, s’abaisse-t-il à la façon des pécheurs manifestant leur repentir ? 

Résistance, déstabilisation

« Jean voulait l’en empêcher1 ». La résistance de Jean-Baptiste ici fait penser à celle de Pierre au soir du lavement des pieds : « Tu ne me laveras pas les pieds, non, jamais ! » (Jn 13, 8). Tous deux se font une autre image du Messie et sont choqués que Jésus s’abaisse à ce point. Dans les deux cas Jésus passe outre et s’impose gentiment. Pierre, Jean-Baptiste (et nous-mêmes aussi) sont déstabilisés, et doivent progresser sur un chemin de conversion concernant l’identité de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 15). Ainsi Jean-Baptiste pourra dire de façon paradoxale en saint Jean (1, 31,33) : « Je ne le connaissais pas »… Cette soumission étonnante de Jésus à l’ordre humain des choses, il l’appelle lui-même : « accomplir toute justice » (v. 15).

Dépassement, excès

Ce mot, « justice », est une notion propre à Matthieu ; il est absent chez Marc, et présent une seule fois chez Luc et chez Jean. La justice dont parle Jésus dans l’évangile de Matthieu est toujours une justice de l’excès, la révélation de l’immensité de la miséricorde divine, débordant complètement notre idée maigrichonne d’équité comptable. Le décalage est tel que Jésus nous invite à travers le Sermon sur la montagne à entrer nous-même dans l’excès, à vivre une justice qui « dépasse de beaucoup celle des scribes et des Pharisiens » (Mt 5, 20). Qui d’entre nous n’a jamais été confronté, dans la célébration de l’eucharistie, à ce décalage entre l’immensité de ce qui est proposé et la petitesse de notre capacité d’accueil ? !

Abaissement et relèvement

Jésus, lui qui est « descendu du ciel » (Jn 3,13) se met au rang des pécheurs pour prendre sur lui le péché. Il le fait en un geste symbolique au Jourdain, nom qui vient de la racine hébraïque yarad, « descendre2 ». Le récit de Matthieu nous dit que, après le baptême, Jésus « monta »de l’eau, les cieux s’ouvrirent, et que Jésus vit l’Esprit de Dieu « descendre » sur lui. L’Esprit l’accompagne dans sa mission. Les deux verbes « monter/descendre » en grec se répondent (ana-bainô/kata-bainô). Ainsi se dessine la trame de l’hymne aux Philippiens, si fondamentale, en forme de descente et de remontée, abaissement puis relèvement du Christ Jésus (Ph 2, 6-11).

Écouter l’homélie

Élection sacrificielle

Dans l’évangile de Matthieu, la déclaration venue des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17), est à rapprocher de la prophétie du Serviteur souffrant d’Isaïe que Matthieu va citer lui-même longuement quelques chapitres plus loin (12, 18-21 citant Is 42, 1-4, 1è lecture de ce dimanche) : « Voici mon serviteur (pais, « serviteur/enfant ») que j’ai choisi, mon bien-aimé, que mon âme approuve pleinement. Je mettrai sur lui mon Esprit… ». Un troisième écho sera donné lors de la Transfiguration (Mt 17, 5). L’identification au Serviteur d’Isaïe donne une coloration sacrificielle forte cette élection.

Amour qui s’abandonne

L’invitation de Jésus à Jean-Baptiste, exigence de lâcher-prise, « laisse faire pour le moment », s’adresse à nous aussi. Cette plongée au milieu des pécheurs, cette immersion dans l’eau — symbole biblique de la mort —, annoncent déjà la croix salvifique que Matthieu esquisse à nos yeux. La passivité apparente de Jésus dans sa passion nous appelle à cette déprise, à recevoir de lui, dans un dépouillement total, ce qui seul demeure : non pas les œuvres, mais l’amour pour accomplir les œuvres véritables.

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passe, il fait le bien et guérit tous ceux qui sont sous le pouvoir du diable, car Dieu est avec lui » (Ac 10,48 au présent).


1« Le verbe utilisé ici, « résister », littéralement « empêcher », apparaît 3 fois à propos d’un baptême dans les Actes, l’Éthiopien par le diacre Philippe (8, 36), puis le baptême de Corneille et de sa maisonnée par Pierre (10,47 ; 11,17). Cette résistance de Jean manifeste l’embarras et la résistance de certains courants de l’Église primitive tout à la fois devant le baptême de Jésus par Jean, devant le baptême de Jean en général, et même devant le « baptême » tout court. Et même Paul « rend grâce à Dieu » d’avoir peu baptisé (1 Co 1, 14-17) ! » (D.-M. d’Hamonville, Matthieu, la parole pleine à craquer, Cerf, 2023, p. 84).

2 Le Jourdain descend depuis les hauteurs de l’Hermon et va s’enfoncer avec la mer Morte plus de 300 m en dessous du niveau de la mer.