Difficile de trouver du temps pour la prière quand beaucoup se disent «débordés». Et si la prière pouvait justement remettre de l'ordre dans tout cela?
« En 2024, j’ai fait un gros burn-out, ma vie en a été bouleversée, explique Éloïse, 43 ans, divorcée et mère de deux enfants. Au cœur de cette épreuve, j’ai vécu une conversion inattendue au sanctuaire de la Sainte-Baume. J’ai commencé à prier tous les jours, poursuit-elle. On dit que le burn-out vient surtout d’une crise profonde de sens. Dieu a redonne, jour après jour par la priere, du sens à ma vie. »
« Beaucoup des personnes que j’accompagne ont une importante pression au travail, tant parmi les jeunes professionnels que les seniors, explique Paul Legavre, jésuite ayant un ministère d’écoute et d’accompagnement spirituel. Si vous ajoutez à cela trois ou quatre enfants, des transports en commun et des responsabilites manageriales, le rapport au temps est très tendu. Cela devient rude ! » Le pape François parlait dans Laudato si’ d’une « intensification des rythmes de vie et de travail », entraînant une sorte de « rapidación » («accélération ») pour nombre de contemporains.
Prier quand les journées commencent très tôt et finissent tard peut alors sembler un défi insurmontable. Pourtant, nombre de croyants parviennent à « caser » un temps de prière dans leur agenda et en voient leur vie transformée. « J’ai mis du temps à m’y mettre mais maintenant, je me réveille systématiquement quinze minutes plus tôt », explique Pauline (1), mère d’une famille nombreuse ayant des enfants en bas âge, et les nuits hachées qui vont avec. « J’ai fait le choix de commencer ma journée en faisant de la place à Dieu. Et cela la transforme. Rien de spectaculaire mais cela donne comme plus d’epaisseur à mon quotidien, plus de profondeur et de recul. Je ne me verrais plus faire sans. » Parmi les personnes, interrogées par La Croix ayant franchi le pas d’une prière régulière, toutes témoignent d’un avant et d’un après. Et parmi les fruits de cette prière régulière, deux reviennent comme des leitmotivs : le rapport au temps et la paix.
Étonnamment, à propos du rapport au temps, on peut citer cette remarque de Martin Luther qui avait l’habitude de dire : « Quand j’ai beaucoup de travail, je prie deux fois plus longtemps. » Ou cette anecdote de Mère Teresa : un jour, une sœur vient la voir et lui demande de raccourcir le temps dévolu à la prière car le temps manque pour s’occuper des malades. La sainte de Calcutta aurait répondu : « Tu as raison, nous n’avons ni le temps ni les forces pour nous occuper de tous les pauvres que le Seigneur nous envoie. Eh bien ! Nous allons prier deux fois plus et le Seigneur nous donnera le temps de nous occuper deux fois mieux des malades. »
Des témoignages qui invitent à renverser l’ordre de priorité. « Ce que j’en retiens, c’est que commencer par l’essentiel dans ma journée la transforme jusque dans mon rapport au temps, explique David, 39 ans, marié, père de quatre enfants et dirigeant d’entreprise. J’ai l’esprit plus clair, les décisions sont plus faciles à prendre, je perds moins de temps avec des choses secondaires. » Une remarque qui ne surprend pas Vincent Delépine, laïc consacré au sein de l’Institut Notre-Dame de Vie : « Beaucoup de personnes me confient cela en accompagnement spirituel : la priere leur fait comme gagner du temps. » Selon lui, il y a ce qui s’explique humainement mais aussi ce qui relèverait de la Providence. « Combien de fois cela m’est arrivé de choisir de prier alors que je n’ai objectivement pas le temps, et ensuite un rendez-vous est annulé, une personne vient m’aider, etc. Dieu agit vraiment dans nos vies!»

Autre effet de la prière : la paix. Jacques (1), 55 ans, juriste à Paris, qui a quotidiennement plus de deux heures de transports, en a fait l’expérience dans le train. « À un moment, plutôt que de surfer sur Internet, de rêvasser ou de juger interieurement les autres, j’ai décide de prier le chapelet et de lire les textes du jour. J’aime cette prière répétitive, elle me repose d’un travail cérébral et d’une vie professionnelle parfois compliquée. Souvent je monte dans le train agite et en descends en paix. »
Installé depuis peu à La Rochelle, Éloi, ingénieur de 25 ans, ne se sent plus atteint de la même manière par les difficultés de la vie depuis qu’il fait oraison le matin. « C’est comme si je pouvais aller au fond de l’eau dans le calme, même quand, à la surface, la météo est agitée. Récemment, j’ai déménagé pour mon travail dans une ville où je ne connaissais rien ni personne. J’ai déposé mes inquiétudes dans la prière et j’ai reçu confiance et calme. »
Poussant un peu plus loin l’analyse de son expérience, Espérance, 22 ans, professeure d’histoire et jeune mariée en région parisienne, confie que la prière lui permet une sorte de « purification » de ses émotions. « Dans la prière, je fais l’expérience de la sécheresse. Etre là, ne rien ressentir et pourtant rester par amour. Cela m’a aidée à moins vivre au diapason de ma météo intérieure. Et m’a préparée au mariage! », sourit-elle. Pour le frère Maximilien-Marie, maître des novices pour la province Avignon-Aquitaine des carmes déchaux, « la prière vient petit à petit tempérer nos sens extérieurs et éveiller nos sens intérieurs ». « Je suis moins pris par mes passions et plus sensible aux invitations de l’Esprit Saint », assure-t-il. La prière serait, selon lui, une école de connaissance de soi. « On y découvre ses limites, ses défauts, ses aspirations les plus profondes, sous le regard aimant de Dieu, poursuit le religieux. Le christianisme accomplit le « connais-toi toi- même » de la sagesse grecque. »
Comment, toutefois, se mettre à la prière dans un agenda chargé ? Est-il important de prier vraiment tous les jours ? Et quelle forme de prière choisir ? En matière de déclic, difficile de faire des généralités, cependant une chose ressort : il faut le décider. Sainte Thérèse d’Avila parlait même à ce sujet d’une « détermination très déterminée » ! Pour beaucoup, l’expérience de ne pas y arriver sans Dieu, d’une sorte de besoin vital de son aide est la clé de cette décision. Aujourd’hui mariée et mère de trois enfants, enseignante en économie gestion, Marie, 37 ans, a fait ce choix lors de ses années de collège et de lycée. « J’ai été plusieurs fois harcelee et j’etais souvent seule lors de ces années. Je crois que cela m’a poussée, jeune, à me rapprocher de Dieu. Je me suis mise à prier tous les jours le chapelet. Et je n’ai jamais arrêté de prier. »
Autre point clé : la régularité. Mieux vaudrait dix minutes tous les jours que deux heures de temps en temps. « Je ne vais pas à l’oraison parce que je ressens des zigouigouis dans le ventre !, lance avec humour le frère Maximilien-Marie. Je prie parce que j’ai décidé de mettre Dieu au centre. » Pour trouver du temps au milieu d’agendas bien remplis, le jésuite Paul Legavre, propose de « ruser » avec le temps : « A un étudiant me disant qu’il ne voyait pas quand prier, j’ai suggéré de ne pas aller directement à la cantine du campus à l’heure du déjeuner avec ses camarades, de profiter de ces quelques minutes de solitude pour commencer à prier chaque jour. » Quant à la fréquence, le frère Maximilien-Marie, note : « Jésus ne parle-t-il pas du » pain quotidien » dans le Notre Père quand ses disciples lui demandent qu’il leur apprenne à prier? » Enfin, sur la manière, il reviendrait à chacun de trouver ce qui lui correspond : liturgie des heures, prière silencieuse, chapelet, etc., à condition de faire de la place à la parole de Dieu et à un temps, même court, de dialogue avec Dieu.
Parmi les « pièges » à éviter pour les débutants, il y en aurait surtout un : avoir trop vite une trop grande ambition. Ainsi, s’appliquer à soi-même la fameuse phrase de Mère Teresa peut aussi faire basculer dans l’épuisement. « L’essentiel avec la prière, ce n’est pas d’avoir un temps conséquent mais un temps spécifique, explique Vincent Delépine, un rendez-vous pour « toucher Dieu » comme le disait le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus. » Évoquant, les laïcs mariés associés à l’Institut Notre-Dame de Vie, qui s’engagent à faire une heure d’oraison chaque jour, Vincent Delépine s’empresse de préciser que ces derniers « répondent à un appel de Dieu bien particulier ». Pour le frère Maximilien-Marie, il est capital de partir de « son minimum vital quotidien. N’ayons pas peur, ni honte de notre petitesse ».
Emmanuel Pellat
(1) Les prénoms ont été changés à la demande des personnes.
