Charles Lindbergh, un drôle d’oiseau

Jean-Claude Raspiengas (La Croix du 28 avril 2022)

Biographie. Le livre de Benoît Heimermann fait revivre l’exploit du Spirit of St Louis et explore les ambiguïtés d’un héros trop longtemps déconsidéré.

Le Mystère Lindbergh, un aviateur dans la tourmente

de Benoît Heimermann , Stock, 272 p., 20,50 €

Il était tombé du ciel, premier homme à franchir dans les airs l’océan Atlantique, après trente-trois heures et vingt minutes de vol en solitaire dans un monomoteur. Lorsque Charles Lindbergh atterrit au Bourget, la nuit du 21 mai 1927, à la lueur des projecteurs, cerné par 150 000 badauds qui ont afflué, on parvient difficilement à l’extirper de la carlingue du Spirit of St Louis.

À 28 ans, recru d’honneurs et de récompenses, Charles Lindbergh devient soudain l’homme le plus connu au monde, escorté partout par des foules extatiques. Les États-Unis mobilisent deux dirigeables, quatre destroyers, quatre-vingt-huit avions pour le retour du héros. Quatre millions de New-Yorkais se pressent pour l’acclamer. Pendant des mois, Lindbergh se soumet aux exigences d’une gloire planétaire, condamné à revivre sans cesse son envolée historique, à paraître dans des banquets pantagruéliques.

Mais cet archange des nuées n’était pas un ange, rappelle Benoît Heimermann. Homme étrange, « névrotiquement rationnel », imperméable à la douleur, à la maladie, au chagrin, Lindbergh choisit même sa future épouse selon des critères scientifiques et biologiques. Une brèche dans l’armure va bouleverser la planète. L’enlèvement de son fils, le 1er mars 1932, âgé de vingt mois, retrouvé mort et mutilé. Murés dans le silence, Charles et Anne Lindbergh fuient le plus loin possible à l’autre bout de la terre, « sans parvenir à tarir la morbide curiosité autour d’eux », souligne le biographe.

Le couple trouve refuge en Bretagne. L’épisode, resté méconnu, intrigue Benoît Heimermann. Les Lindbergh se claquemurent dans un manoir de la petite île d’Illiec, avec pour voisin, ami et mentor, le sulfureux Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, dont l’eugénisme revendiqué séduira les nazis. Lindbergh, qui tient la faiblesse pour « une insupportable maladie », est attiré par l’idéologie du Troisième Reich. Grosse tache sur le blason. Sa femme, Anne Morrow, écrivaine populaire, lui emboîte le pas. Le biographe prend soin de décrire sa lente émancipation et, avec délicatesse, son idylle new-yorkaise avec Saint-Exupéry. Rien n’est jamais simple avec Lindbergh, insiste Benoît Heimermann. Nationaliste forcené que dénoncera plus tard Philip Roth dans une uchronie (Le Complot contre l’Amérique), partisan de la non-intervention face aux nazis et du repli sur soi, le héros, vilipendé par la presse, tombe de son piédestal. Après Pearl Harbor, spectaculaire revirement. Il s’enrôle et s’illustre en combats aériens au-dessus du Pacifique sud avec un tableau de chasse impressionnant. Son livre (À propos du vol et de la vie), best-seller et prix Pulitzer, puis le film de Billy Wilder (L’Odyssée de Charles Lindbergh), avec James Stewart auréolé de ses propres faits d’armes, contribuent à le réhabiliter.

Vers la fin de sa vie, nouveau virage sur l’aile. Il met tout le poids de sa célébrité pour alerter sur l’avenir menacé de la planète. Le 26 août 1974, Charles Lindbergh s’éteint, drapé d’une gloire à éclipses.

Trente ans plus tard, tout s’effondre. Que découvre-t-on ? En dehors du foyer familial, Lindbergh entretenait trois familles parallèles. Estimant son capital génétique supérieur à la moyenne, il était le père de douze enfants, dont sept disséminés et dissimulés. La statue est fissurée. Les engagements variables de Lindbergh et la révélation posthume de sa vie à tiroirs, empilement de ses secrets, contrastent avec son insensibilité énigmatique. Benoît Heimermann, qui se livre à une méticuleuse évocation de l’exploit de l’aviateur, de la folie rationnelle de sa tentative, puis du tourbillon incontrôlable aux conséquences multiples, cherche à rétablir la grandeur de la légende.

Qualité de l’écriture, densité de l’enquête, soin précis à restituer l’ambiguïté du personnage sans le condamner, à lui rendre une épaisseur psychologique que trop d’images hâtives avaient recouverte, contribuent à ce bonheur de lecture.