Histoire ancienne et tout récente
B.D.
Le 15 octobre, la Chambre criminelle de la Cour de Cassation a rejeté la demande de réhabilitation de M. Jacques FESCH, guillotiné à 27 ans le 1er octobre 1957 pour le meurtre d’un agent de police. Cette demande, portée par son fils, Gérard depuis 30 ans exactement, avait été présentée par lui le 6 juin devant la Cour. Voyons les faits, puis les démarche de réhabilitation rejetée, de béatification en cours. Heureuse occasion de de visiter ou revisiter des termes du vocabulaire profane et religieux, du droit, de la morale et de la foi. Heureuse et opportune au moment où des voix s’élèvent, de plus en plus fortes, pour revenir sur la Loi portant abolition de la peine de mort dans notre pays et où l’Église catholique (les autres aussi, sans doute) peine à se faire comprendre sur des questions aussi graves que celles du pardon, le pardon lui-même et le pardon à la lumière de l’Évangile et de la Révélation chrétienne.
1. Les faits
Jacques FESCH avant son crime
Né en 1930 dans une famille parisienne aisée (père banquier), il est le petit dernier d’une fratrie de trois enfants, le garçon, à qui ses parents passent tous les caprices. Il ne fiche rien en classe, quitte le lycée sans passer le bac. Malgré une mère pieuse et une instruction religieuse en école et collège catholiques, il perd assez tôt la foi, ici influencé par un père érudit qui affiche fièrement son total athéisme (tout en prétendant descendre, collatéralement, de l’oncle maternel de NAPOLÉON, le cardinal FESCH…) Le service militaire en Allemagne est une parenthèse dans sa vie dans la mesure où il y donne toute satisfaction. Pourquoi sinon, sans doute, parce qu’il y a connu de vrais éducateurs qui ne lui passaient rien, eux, et qu’il était tout à fait capable de comprendre qu’ils avaient raison ?
En juin 1951, il se marie à une femme de famille juive, que rejettent aussitôt ses parents, antisémites sans complexes. Une fille naît, Véronique. Le beau-père embauche son gendre dans son entreprise, dont il détourne aussitôt une partie des fonds, d’où sa mise à la porte et de l’entreprise et du logement où l’hébergeaient les parents de son épouse, laquelle ne le suit pas, leur bébé non plus, cela va de soi.
Retour au nid. Sa faible mère lui avance alors un million de francs (anciens) pour ouvrir une entreprise de livraison de charbon, mais aussi pour se venger du beau-père et de la belle-mère (« ces sales juifs ») et leur faire commercialement concurrence. Le fils ingrat emploie la moitié de la somme pour s’offrir une luxueuse Simca décapotable-tout-confort et flambe l’autre moitié dans le jeu et les conquêtes féminines. Car il est charmant. Mais il ne livrera jamais de charbon…
Décembre 1953 : le beau gosse séduit une jeune femme, Thérèse TRONIOU, qui donne le jour en octobre 1954 à un garçon, prénommé Gérard. Son père – alors incarcéré – ne verra jamais son visage sur terre.
Et puis voici le dandy paresseux et désinvolte soudain pris d’un rêve obsédant car cela devient une idée fixe : ébloui par la lecture de récits d’aventures maritimes (Alain GERBAULT et Cie), il veut naviguer sur un voilier et faire le tour du monde en passant par Tahiti. Mais il lui manque l’argent pour se l’acheter. Qu’à cela ne tienne : il commence par passer commande à La Rochelle d’un voilier neuf…
Le crime
… puis, le 25 février 1954, en plein centre de Paris, il braque un bureau de change avec un complice, hold-up d’amateurs qui foire : le complice paniqué ou reprenant ses esprits sort et alerte un agent : « Vite, mon meilleur ami est en train de faire une bêtise ! » Sans doute comme il l’a vu au cinéma, le malfrat improvisé – qui s’était muni d’un pistolet volé à son paternel – frappe violemment de deux coups de crosse l’agent de change qui tâchait de le raisonner (« je suis un Ancien Combattant… vous êtes jeune, n’allez pas regretter ça toute votre vie »), rafle les 300.000 francs de la caisse (il avait espéré s’emparer en tout de 2 millions en or), se tire une balle dans la main gauche… et s’enfuit par les rues, poursuivi notamment par un gardien de la paix, Jean VERGNE.
Reconnu et cerné au pied d’un immeuble, il entend derrière lui le policier, qui a dégainé, lui crier : « Haut les mains, ou je tire ! » FESCH affolé (« j’avais complètement perdu le contrôle de moi-même (…) je mourais de peur ») qui, dans sa course, a perdu ses lunettes (il est très myope) pivote et tire au jugé, l’arme encore dans la poche droite de son imperméable. Ses instructeurs militaires avaient déploré sa nullité au tir. Pourtant le policier, touché en plein cœur, s’effondre, tué sur le coup. Son meurtrier traqué reprend sa course folle, blesse gravement à la nuque un passant croisé, s’engouffre dans une bouche de métro où prend fin sa cavale, devant des portes fermées. Maitrisé par un passant qui le désarme, il est arrêté par les forces de l’ordre et aussitôt emmené au 36, quai des Orfèvres. Là, il reconnaît spontanément les faits, mais sans exprimer ni regrets, ni remords, juste la déception de s’être fait prendre. Ce qui lui vaut sans doute d’être en retour copieusement giflé…
L’incarcération
Ses aveux recueillis et signés, le prévenu est aussitôt incarcéré à la prison parisienne de la Santé.
Dans l’attente du procès, plus de trois ans de détention provisoire vont s’ensuivre, alors qu’une bonne partie de l’instruction est quasi bouclée…
Alors commence, évidemment, une tout autre approche du temps. Un temps pour préparer la comparution devant les Assises de la Seine, mais aussi – s’il y consent – pour aller plus « loin » qu’à un procès, aller vers lui-même… enfin (je pense ici à un certain fils qui a « claqué » son héritage, fruit du labeur de son père, jusqu’à ce que, un jour de fond du gouffre, dans l’en-bas de son en-bas…) S’ouvre alors aussi le temps des rencontres au parloir, rares, mais qui vont s’avérer capitales. A propos de telle ou telle personne qui va visiter Jacques FESCH derrière les barreaux, à lire ce qu’il en a raconté, je me permets ce rapprochement avec une récente confidence de détenu – qu’un aumônier vient de me rapporter – et qui donne à réfléchir à la belle mission des visiteurs de prisonniers, tous statuts confondus : « Dire qu’il a fallu que je sois en Maison d’arrêt pour découvrir des belles personnes… »
Ses parents lui envoient un ami avocat, Maître Paul BAUDET, par ailleurs catholique pratiquant, qui après avoir envisagé d’entrer à la Trappe a choisi un célibat de laïc engagé dans le monde, et une chasteté continente d’homme qui s’assume homosexuel mais a dû quitter Bourges pour Paris à cause des ragots. Les deux hommes font connaissance. Leurs entretiens en viennent à durer des heures, pendant lesquelles ils parlent non seulement de l’affaire, mais aussi de littérature générale, puis de spiritualité. Des thèmes se trouvent vite abordés de part et d’autre : souffrance, châtiment, pénitence, rédemption. Les premiers temps, Jacques se montre méfiant et résistant à l’égard de celui qu’il appelle « la panthère de Dieu ». Sa mère lui fait parvenir un livre sur les apparitions de Fatima. Elle le visitera jusqu’à sa mort, d’un cancer, en 1956.
Le jeune homme qui jusque-là s’était montré « mou » et « vantard », commence à se construire toute une culture intellectuelle. Il change de caractère et de comportement. Et vis-à-vis du personnel pénitentiaire dont il fait l’admiration, et vis-à-vis de ses codétenus, qu’il édifie par ses appels à renoncer à la violence et à se corriger. Il s’engage de plus en plus résolument sur une voie de rédemption grâce à sa foi de chrétien accueillie et assumée et à une correspondance suivie avec un jeune moine, le frère Thomas, qui avait accepté de lui écrire par pure charité, longtemps sans recevoir de réponse. La nuit du 1er mars 1955, Jacques connaît une expérience d’ordre mystique.
Le procès et la condamnation
Il se déroule du 3 au 6 avril 1957. Le prévenu y est décrit par les parties civiles et l’avocat général comme un « cancre, jouisseur, voleur, assassin ». Son épouse voit en lui un être immature et amoral. Sa maîtresse d’un temps (la mère de Gérard) soutient qu’elle a été pratiquement violée. La presse s’indigne de ce « jeune dévoyé ». Réclamée par l’avocat général, la peine capitale est au bout. En effet, aux termes du Code Pénal de l’époque, le meurtre avéré entraîne la peine de mort s’il est accompagné, précédé ou suivi d’un autre délit, ce qui est le cas (coups et blessure volontaires, puis vol, puis meurtre, puis derechef blessure volontaire). A cela il faut ajouter la pression des syndicats de police. Les représentants de cinq syndicats étaient bien ostensiblement présents dans la salle d’audience des Assises et avaient brandi la menace que, sans prononcé de la peine capitale, les agents des forces de l’ordre feraient grève quelques jours plus tard lors d’une visite officielle à Paris de la reine ÉLIZABETH II.
L’enjeu du procès est plutôt du côté de la reconnaissance ou non de circonstances atténuantes, au prisme de l’examen de la personnalité de l’accusé. L’unique accusé car son complice chez l’agent de change est acquitté pour avoir dénoncé FESCH quasi sur le champ et un présumé complice dans la préparation du hold-up est relaxé au bénéfice du doute. Les charges portées contre la personnalité de l’accusé sont lourdes. Il est catalogué comme un « blouson doré », un voyou qui ne peut invoquer à sa décharge une enfance malheureuse et un défaut d’éducation morale. Quand il invoque sa myopie lors du coup de feu mortel et explique ainsi celui-ci : « C’est mon subconscient qui m’a ordonné de tirer », il ne convainc ni ses juges ni les jurés.
Dans sa plaidoirie, sciemment, Me BAUDET ne fait pas appel aux convictions religieuses de son client, à sa piété et ses communions hebdomadaires en détention. L’explication (d’ordre juridique) en est donnée plus loin. Il appelle à une peine « proportionnée » :
« Jacques Fesch est un être que le hasard a pris dans une action tragique. Il a agi dans l’affolement. Il a tiré dans la folie de la poursuite. Est-ce que, vraiment, il doit être promis à la mort ? La mort que l’on souhaite pour lui est-elle proportionnée à celle qu’il a donnée ? Hier, lorsqu’on le poursuivait, c’était la mort dans le tumulte, dans la déraison. Demain, à l’échafaud, ce sera la mort raisonnée et froide. Hier, c’était la faillite de la volonté trompée par l’instinct animal. Demain, ce sera la froide détermination de vos volontés qui conduira à la guillotine. »
A l’issue d’une délibération du jury d’une heure et quinze minutes en tout et pour tout, Jacques FESCH est déclaré coupable sans circonstances atténuantes. Il est condamné à mort le 6 avril, jour même du 27è anniversaire de sa naissance…
Le rejet de la grâce et l’exécution
D’avril à octobre, six nouveaux mois derrière les barreaux, même prison, six mois à la fois interminables et chaque jour rapprochant un peu plus de l’échéance sans rémission (peut-être ?)/ Le condamné à mort est à présent dans le quartier « réservé » à ces détenus qui ne sortiront de là pas vivants, à moins que…
Il fait transmette par son avocat une requête de grâce auprès du président de la République René COTY.
Mais cette grâce lui est refusée par le chef de l’État.
D’après le directeur de la prison, à l’époque, elle eût peut-être été accordée si la victime tombée sous ses balles n’avait été un agent de police de 35 ans tout récemment veuf et père d’une fillette de 4 ans. Sans doute aussi si le drame n’avait pas bouleversé l’opinion publique et largement mobilisé les médias en faveur de la sévérité. Mais le directeur de la prison avait déclaré le condamne « parfaitement amendable. » Alors ? Voir plus loin.
La veille de sa mort, Jacques et son épouse (civile) Pierrette se marient devant Dieu. Sans doute avec dispense de disparité de culte en sa faveur à lui (si, ses parents étant juifs, elle n’ était pas baptisée). Elle s’est rapprochée de lui depuis son arrestation et le visite en prison. Impressionnant, ce mariage devant le prêtre aumônier auxquels ils tiennent tous deux, alors que la mort les séparera sur terre dans 24h et qu’elle sera veuve à la prochaine aube…
Il écrit à ses proches … et aussi à un tout-proche dans son cœur, mais qu’il ne connait pas, qu’il n’a même jamais vu puisqu’il était en cellule lorsque l’autre est venu au monde : son fils, Gérard.
Voici le texte de sa lettre :
« A mon fils Gérard.
Par ces quelques mots je voudrais confirmer mon intention de reconnaître pour mon fils Gérard Troniou. Qu’il sache que, s’il n’a pu être mon fils selon la loi, il l’est selon la chair. Qu’il soit béni et comblé de grâce et son nom gravé dans mon cœur. J’attends le jour heureux où il me sera donné la possibilité de faire sa connaissance en Dieu pour le garder à jamais.
Jacques Fesch. »
Et, au moment de s’allonger pour un bout de nuit, il écrit : « Dans cinq heures, je verrai Jésus. Qu’il est bon, Notre Seigneur. »
A l’aube du 1er octobre 1956, à 5h29 précisément, dans la cour intérieure de la Santé (quel nom pour une prison, et surtout du temps où l’on y tranchait en deux des êtres humains !), du haut de l’échafaud la lame tombe et tranche.

2. Une postérité inattendue. Jacques FESCH après sa mort
Après sa tête sous la lame de la guillotine, Jacques FESCH serait une deuxième fois tombé, dans l’oubli cette fois, sans la rapide et large postérité de son comportement repentant et des écrits qu’il a laissés, témoignant de tout un itinéraire intérieur, moral et spirituel. Tout d’abord, sa veuve et sa fille respectent et défendent la mémoire du défunt. D’autres témoins parlent, écrivent.
Entre 1970 et 1989, trois ouvrages paraissent, succès de librairie, d’abord deux volumes de correspondance : Lumière sur l’échafaud (éd. Ouvrières) puis Cellule 18, lettres de prison (id., 1980). Leur publication est le fruit des actives recherches menées par un religieux dans les années 1970 puis par une Carmélite (prénommée Véronique comme la fille de Jacques) dans les années 1980. Suivront plus tard son Journal (Dans cinq heures je verrai Jésus, 1989, Le Sarment-Fayard) puis une pièce de théâtre avec un seul acteur sur scène, qui a été jouée à travers la France, jusque devant des détenus de de la Santé…
De là, la décision prise en 1987 par le Cardinal Jean-Marie LUSTIGER, archevêque de Paris, auprès de qui avait témoigné une assistante sociale qui avait visité le détenu en prison, d’ouvrir un processus en vue de la béatification du jeune homme. La première étape a consisté en une enquête préliminaire, jusqu’en 1994.
De là aussi un autre type de requête, portée devant un autre type de juridiction : celle de la « restitution de l’honneur » en sa faveur. A l’origine de la démarche : le fils adultérin, Gérard, qui découvre, 27 ans après sa mort, qu’il est le fils du guillotiné, fruit d’un amour passager avec une jeune femme qui a abandonné l’enfant de près de 3 ans à l’Assistance publique. Enfant qui va passer de famille d’accueil en famille d’accueil sans jamais être adopté et voir un jour son nom arbitrairement changé par l’administration de TRONIOU en DRONIOU. Jusqu’à un autre jour, de 1994, où il entend parler, fortuitement, d’un certain Jacques FESCH, puis se voit signaler par quelqu’un une forte ressemblance physique entre cet homme et lui et finit, en remontant de DRONIOU à TRONIOU, par se convaincre que le guillotiné est bien son père, et s’intéresser de plus en plus à son itinéraire de l’arrestation à l’exécution. Alors seulement, il accède à la lettre que son père lui avait écrite dans les dernières heures de sa vie.
3. Requête de réhabilitation et critères légaux de son examen par une cour de justice
Écartons d’emblée une confusion souvent commise entre réhabilitation et révision. La révision porte sur le procès et non pas sur la personne et elle a pour objet de statuer si l’accusé était réellement responsable et coupable des délits et crimes pour lesquels il fut poursuivi et jugé ou si son innocence doit être reconnue et le jugement de condamnation, en conséquence, cassé. Une révision aboutissant à l’annulation a posteriori de la condamnation entraîne normalement et logiquement un acte de réhabilitation de la personne, qu’elle soit encore vivante ou bien défunte.
Jacques FESCH n’ayant jamais nié ou minimisé sa culpabilité, Gérard FESCH (car dès qu’il a su son origine et appris qui était son géniteur, quelle avait été son attitude après sa condamnation, Gérard DRONIOU s’est battu pour obtenir de porter le nom de son père ! Et il l’a obtenu en 2007) conseillé par son avocat a écarté une demande de révision du procès de 1957. Ils ont mobilisé toute leur énergie à réclamer que soit rétabli l’honneur personnel du guillotiné, compte-tenu de son changement de mentalité et de conduite morale entre l’arrestation et l’aube du jour de son exécution, à 5h29, dans la cour intérieure de la Santé.
Jusque fin 2020, une demande de réhabilitation d’un condamné à mort exécuté était irrecevable parce que sa possibilité ne figurait pas dans la Loi portant abolition de la peine de mort (1981). C’est grâce au dépôt d’une Q.P.C. (Question Prioritaire de Constitutionnalité) par G. FESCH en 2016 et à son issue favorable, avec la modification de cette loi, que la spécificité de ce cas a été admise et le recours reconnu aux ayant-droit de la personne comme fondé. Dès lors que, dans tous les cas, le recours est reçu positivement, la réhabilitation prononcée est une « mesure de bienveillance » permettant d’« effacer » la condamnation, une fois la peine effectuée (sauf, bien entendu, s’il y a eu peine capitale non graciée).
Pour que, en ce dernier cas, la demande d’une réhabilitation soit juridiquement recevable, la loi exige que soient constatés par le tribunal des « gages d’amendement » manifestés par le condamné avant son exécution. Sur quelles bases peut légalement s’appuyer une Cour de Cassation pour apprécier l’ amendement d’un homme entre sa condamnation et sa mort sur l’échafaud ? Qu’entend la Loi par « amendement » ? L’avocat général (défenseur de la société) avait prévenu dès l’audience du 6 juin : « A supposer que [la procédure de béatification de J. FESCH] aboutisse, l’invocation exclusive de son résultat soulèverait la question de son adéquation avec la neutralité contenue dans le principe de laïcité. »
4. Pourquoi les arguments d’amendement manifesté par la foi et le culte ne sont pas juridiquement recevables en France
Depuis la Loi dite de Séparation des Églises et de l’État (décembre 1905), en France, d’un point de vue juridique, pouvoir civil et institutions religieuses ou philosophiques sont indépendants l’un de l’autre. En d’autres termes, le premier se déclare incompétent en matière d’opinions philosophiques, spirituelles ou religieuses et donc non tenu en droit à faire entrer en considération de ses décisions (judiciaires, ici) quelque point de vue de nature philosophique, spirituelle ou religieuse que ce soit. Il se l’interdit même.
Pour bien saisir la spécificité de ce régime juridique qui est appelé depuis 1905 « laïcité » (un « principe » en effet, et non pas une idéologie ou un état de fait historique), si le procès avait eu lieu en France par exemple en 1860, donc sous un régime concordataire, nul doute que les dispositions intérieures religieuses d’un accusé, les signes de son repentir manifestés en détention par sa piété et sa fréquentation des sacrements eussent été pris en compte en sa faveur par une Cour d’Assises.
Tout à fait conscients de cela, Gérard FESCH et son avocat ont d’emblée insisté sur le fait qu’ils ne liaient pas leur demande à la procédure de béatification en cours non plus qu’à la foi chrétienne de Jacques FESCH. « Sa démarche spirituelle », a expliqué Gérard le 6 juin devant la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, « a été importante, mais son engagement en prison pour devenir un homme meilleur a été bien plus large. C’est un pardon laïque que nous souhaitons obtenir. »
Vraisemblablement pour manifester son strict respect de la laïcité, l’avocat prête à Jacques FESCH des convictions religieuses simple instrument de sa nouvelle personnalité (« sa foi n’a été qu’un véhicule pour révéler son humanisme et son exemplaire travail d’introspection ») … ce qui fut une interprétation habile devant la Cour des paroles et écrits de l’intéressé, mais qui est contestable et sujette à débat.
Gérard FESCH considère, lui, que son père a légué un message universel : « dire que tout homme, quoi qu’il ait fait, est capable de se racheter et a droit à une deuxième chance »… ce qui fut refusé à l’un d’eux il y a 67 ans. Gérard s’est rendu à l’audience du 15 octobre avec cet espoir chevillé au cœur : « Obtenir sa réhabilitation, ce n’est pas effacer ce qu’il a fait. C’est retenir que tout le monde peut se repentir et se racheter. »
5. Le rejet, ce 15 octobre, par la Cour de Cassation, d’une réhabilitation de J. FESCH
Le 6 juin, dans ses conclusions, l’avocat général avait admis que J. FESCH s’est ouvert, en détention, « à la dimension rédemptrice de la foi. » Mais selon lui, son « élévation religieuse » relève surtout de la sphère de l’intime, ce qui revient à estimer qu’elle ne répond pas aux critères d’une appréciation par des signes extérieurs, comportementaux et sociaux d’un amendement personnel.
Or les juges de la Cour de Cassation ont tranché. Selon eux, « les éléments analysés pris dans leur ensemble ne constituent pas des gages d’amendement suffisants. » Le repentir de cet homme n’a pas été jugé par eux suffisamment explicite et fort pour qu’un « pardon social » lui soit accordé post mortem par la même voie (judiciaire) qui avait conclu à sa condamnation à la peine capitale.
Les juges ont reconnu le changement positif de comportement du condamné à mort tant vis-à-vis du personnel pénitentiel de la Santé que de ses codétenus. Ils ont aussi reconnu qu’il avait exprimé des regrets de ses actes et de leurs conséquences tant par écrit que verbalement. Mais ils les ont évalués insuffisants « au regard de la gravité et de la multiplicité des crimes commis » (en réalité un crime et deux délits). En outre, « la réalité de l’indemnisation des victimes n’a pas été établie » (mais la responsabilité de la vérification du versement intégral de cette indemnisation incombait aussi aux parties civiles et à la justice). Enfin – et cet attendu est inattendu – « la démarche religieuse du condamné ne peut être analysée en elle-même comme un gage d’amendement. » Mais elle ne pouvait en rien être discernée et prise en compte par la Cour à cause du strict respect auquel elle était tenue des conséquences de la Loi de Séparation, ce qu’avaient parfaitement admis l’ayant-droit requérant et son avocat. Tenue au même respect de neutralité dans le jugement d’opinions et d’actes religieux, la même Cour se devait, en droit, de s’abstenir de toute évaluation de la qualité de la « démarche religieuse » de Jacques FESCH en matière d’amendement personnel. Cela est hors de sa compétence et regarde les seuls particuliers et institutions de droit privés (comme l’Église catholique) ainsi que les médias et l’opinion publique.
Comme l’écrit un internaute réagissant à une émission de France Info, « les regrets et la rédemption sont des sentiments invérifiables, mais il doit exister de vrais regrets parmi les criminels ». « Il doit », je comprends : « Cela arrive sûrement ». La rédemption n’est pas un sentiment, mais une action. En revanche les regrets sont bien l’expression de sentiments, « invérifiables » au sens où il ne s’agit pas de théorèmes, mais sensibles, palpables, humains. Subjectifs ? Mais l’arrêt du 15 octobre ne trahit-il pas lui aussi une subjectivité dans l’appréciation portée sur les « regrets » – et le repentir ! – du condamné ? De quel barème se sont servis ces juges pour en venir à conclure à l’insuffisance du repentir ? Jacques à Madame VERGNE, mère du policier tué : « Oh Madame ! Vous êtes en droit de me haïr, mais je vous dis mes regrets les plus sincères, comme à tous ceux à qui j’ai fait [du mal]. »
Non, vraiment, je le dis comme je le pense, les juges de la Cour de Cassation qui se sont prononcés le 15 octobre ne se sont pas honorés d’avoir refusé ainsi, aussi légèrement, le rétablissement de l’honneur d’un homme comme celui-là.
6. Ce qui est définitivement clos, ce qui demeure en suspens et en débat
Clos, fini
Le choc, on l’imagine, est violent pour Gérard FESCH. « Trente ans de combat pour rien… » Car l’arrêt qui vient d’être rendu par les juges est définitif. Il ne peut pas faire l’objet d’un appel. Quand le fils du guillotiné avait encore matière et droit à espérer, il déclarait : « Si la réhabilitation arrive la boucle sera bouclée J’aurai été jusqu’au bout des choses. Ce sera une façon de remercier mon père de sa repentance et de sa reconnaissance [sc. m’avoir reconnu comme son fils]. Je le lui dois. » « Il avait peur que je sois abandonné à l’Assistance Publique. Il a demandé à sa famille de me retrouver », avait appris Gérard. Mais sans suite…
Et désormais, surtout, il ne peut plus le remercier. C’est fini. Du moins le remercier publiquement, à la face du monde. Car il n’avait pas besoin de trente années de combat pour le remercier intimement, du fond de son cœur. Il n’avait même pour cela besoin d’aucun combat. Il s’était bien plutôt émerveillé de découvrir que, trompettiste professionnel (dans les orchestres de Mike BRANT, Frédéric FRANCOIS, Serge LAMA), il avait pour père un homme qui jouait en amateur de la trompette dans les caves « branchées » de Saint-Germain-des-Prés. Mais que l’honneur de son père fût lavé à la face du monde, de sa patrie du moins, par décision de la justice de son pays, il en ressentait le besoin et le désir les plus pressants et naturels qu’il soit, oui. Qui donc ne le comprendrait ?
Dans notre pays, ce jugement était une « première » historique en son genre. Première fois, depuis l’abolition de la peine de mort, qu’un tribunal judiciaire allait statuer sur une requête de réhabilitation d’un guillotiné. Le fait a justifié que, exceptionnellement, l’audience du 6 juin soit filmée, et elle l’a été. Pour le service des Archives. Et pour une éventuelle suite de l’« affaire » ?
En suspens
Gérard FESCH a clairement annoncé : « Cette action s’arrête, mais je pense me retourner contre l’État. »
Comment ? En quoi ? Je l’ignore, nous l’ignorons. Il a ajouté : « Le procès de 1957 a été bâclé ». Il est vrai qu’il n’a pas traîné, que, dans l’instruction, tout « chargeait » l’inculpé : les faits, le comportement de l’accusé, son absence de remords et d’empathie pour les victimes, ses tares et son amoralité apparente… Tout le condamnait sans aucune circonstance atténuante, sans même la moindre indulgence. Et puis – non pas un argument contestable, mais un fait massif, violent, en partie irrationnel – une opinion publique chauffée à blanc, déchaînée contre un homme par l’horreur et la haine que suscitait son crime… et ses délits ajoutés. On hurlait après « l’assassin », alors qu’il s’agissait d’un meurtrier, un homme qui en avait tué un autre dans l’affolement, sans préméditation. Les agents de police, à la fois bouleversés et révoltés par cette mort d’un collègue dans l’exercice de sa mission (et qui, à leur place, ne l’aurait pas été ?) réclamaient de « faire un exemple », et l’opinion, les gens, « on » faisait chorus.
Le fils envisage-t-il donc à présent un nouveau combat, toujours judiciaire, pour son père et sa mémoire : une sollicitation de révision du procès ? Le pari serait hautement risqué, le résultat négatif destructeur chez le requérant. Même s’il y a de quoi critiquer çà et là le déroulé de ces Assises d’avril 1957, l’influence de l’opinion sur ses jurés et, semble-t-il, du président sur ces mêmes jurés, tout s’est « joué » au final à deux voix près….
En débat légitime et sain même 67 ans après
Selon moi, ce qui pose ici question avant tout et justifie un débat (si possible, serein) – et ceci, que Gérard FESCH entame ou non une nouvelle action – est la décision qui fut celle de René COTY de refuser sa grâce à Jacques FESCH. Pour être plus précis, non pas la décision en soi, mais la conduite personnelle du chef de l’État dans le moment où il prit cette décision, puis la communiqua à l’avocat du requérant… tout en l’assortissant d’un commentaire, et même d’une forme de requête, geste tout à fait confondant qui lui était interdit par sa fonction !
De fait, COTY écrit à Maître BAUDET : « Demandez-lui, je vous prie, d’accepter le sacrifice de sa vie pour la paix de l’État ». En d’autres termes, d’un homme à qui il refuse la poursuite de sa vie et, avec elle, la possibilité d’une réinsertion dans la société par laquelle exercer son amendement moral initié en prison, il sollicite de mourir volontairement sur l’autel de l’État et de la paix civile. Et d’ajouter, s’adressant cette fois directement à Jacques FESCH : « Si vous le faites, je vous serais d’une reconnaissance infinie. Merci pour l’homme que vous êtes devenu. » Comment ne pas être choqué, scandalisé d’un tel discours de félicitations venant du seul être humain sur terre qui était en capacité d’arrêter le bourreau et son œuvre (légale) de mise à mort d’un autre être humain ?
Comment un chef d’État a-t-il pu sans ciller unir sa fierté à l’égard d’un compatriote et son refus que le même compatriote vive plus longtemps sur terre ? Je suis à la fois sidéré et furieux de ce comportement incohérent et irresponsable. Gérard FESCH invoquera peut-être cette cruauté (pas voulue, mais réelle) comme trahissant la nullité – en l’occurrence – des conditions requises pour une décision posément murie et pesée au plus haut niveau de l’État. Même si, aux termes de la Constitution de 1946, c’est en tant que président du Conseil supérieur de la magistrale – fonction qu’exerçait aussi René COTY – que celui-ci disposait du droit de grâce et qu’à la IVe République a succédé un an plus tard la Ve, tout cela ne change rien à la question de fond. C’est toujours la République qui régit la France, et il me semble juste de considérer que le chef de l’État (tout chef d’État d’ailleurs) a mission d’incarner celui-ci au regard de la mémoire du pays qu’il sert et de son honneur.
7. Réhabilitation et béatification ; quelle restitution de l’honneur et quel pardon possible ?
Tout en ignorant ce qu’elle a fait depuis 1994, j’apprends ces jours-ci que la commission d’enquête nommée dans le cadre de la requête présentée par le cardinal LUSTIGER pour une béatification de Jacques FESCH a pratiquement bouclé son travail et s’apprête à envoyer son rapport à Rome, à l’adresse de la Congrégation pour la cause des saints. Tant mieux si c’est le cas. Voilà tout de même 37 ans que la cause a été introduite ! Et plus le temps passe, plus il y a lieu de craindre que les choses s’enlisent, tombent en panne, sans qu’une réponse claire (« oui » ou « non ») soit jamais donnée par les plus hautes autorités de l’Église catholique. L’actuel archevêque de Paris, Mgr ULRICH, a-t-il les choses à cœur comme son lointain prédécesseur ?
Le rejet, par la Cour de Cassation, de la requête de réhabilitation est-il de nature à influer sur la procédure de requête de béatification ? Normalement non car, comme je l’ai expliqué plus haut, les arrêts de justice en France sont indépendants de toute considération d’ordre religieux et spirituel, non soumis à l’approbation de quelque autorité religieuse ou spirituelle que ce soit, et cela vaut dans l’autre sens, du moins jusqu’à un certain point. Dans le cas de Jacques FESCH, même si les juges de la Cour de Cassation, dans leur arrêt du 15 octobre, se sont permis indûment d’émettre un avis sur la « qualité » de la « démarche religieuse » du condamné, et en l’occurrence un avis négatif, cet avis ne saurait entraver le cours du processus canonique mené par l’Eglise catholique. Ce dernier ne regarde qu’elle seule. Bien entendu, comme en toute affaire judiciaire traitée par les tribunaux correctionnels ou les cours d’assises, l’Église doit prendre connaissance des jugements et arrêts rendus par ces instances indépendantes d’elles car les membres de l’Église sont solidairement citoyens d’un pays et justiciables devant ses tribunaux comme tout autre compatriote, tous à égalité de traitement devant la loi du pays. La prise en compte de ces décisions de justice (notamment pour le « bien commun ») n’oblitère pas pour autant le jugement propre à la sphère religieuse. Ainsi, si la personne qu’elle juge se déclare ou s’est déclarée de son vivant chrétienne convaincue, elle regarde en elle son identité selon la foi chrétienne et examine comme telle l’affirmation par l’intéressé et son témoignage en paroles et en actes de sa foi.
En ce qui concerne Jacques FESCH, son éventuelle reconnaissance, par l’Eglise, comme « bienheureux » sera-t-elle, compte-tenu de son itinéraire personnel traversé par une phase criminelle et délictuelle (ouverte par de graves fautes morales et délits, tel ce détournement de fonds) un acte de réhabilitation en son genre ? Une restitution de son honneur de chrétien ? Ce serait le cas s’il avait perdu cet honneur aux yeux de l’Église (et pas seulement de la société) du fait de ses crimes et délits (que la foi chrétienne appelle alors aussi « péchés graves »), de sa condamnation et « civile » et religieuse (dite alors « canonique ») et de l’exécution couteuse de la peine infligée.
Car si la dignité de tout être humain est imprescriptible et inaliénable normalement aux yeux de l’humanité, croyante ou pas – en tout cas aux yeux du Dieu des chrétiens – et que nul au monde ne peut et ne pourra jamais l’arracher à un être humain, il n’en va pas de même de son honneur. Celui-ci se trouve toujours entaché plus ou moins durement et dramatiquement par la ou les fautes commises, par le verdict de condamnation, la peine infligée et l’infamie qui s’attache au tout. Et cela fait tache d’huile. Les proches, parents, amis, simples relations même peuvent se sentir déshonorés eux-mêmes, indirectement. Une honte s’abat sur eux, et pour longtemps, du moins tant que l’individu cause de cette honte n’en est pas comme lavé par une autorité supérieure qu’il reconnaît.
Alors, je pense que là, oui, il en va de l’honneur de la famille – au fort sens spirituel du terme – qu’est pour tous ses membres l’Église d’affirmer et attester l’honneur de chrétiens de ceux et celles d’entre eux qui, par tout un chemin personnel visible de contrition, conversion, expiation et « réparation » (j’emploie le terme avec des guillemets car quel humain peut prétendre parvenir à réparer le mal qu’il a commis et ses conséquences sinon par le versement d’indemnités inévitablement forfaitaires et par une conduite morale la plus exemplaire possible ?) ont, depuis leur juste condamnation (elle l’est objectivement et ils l’ont reconnue comme telle), témoigné de leur amendement moral et spirituel… et continuent de le faire quand ils sont encore de ce monde au moment où l’Église se prononce à leur sujet. J’ajoute encore que l’honneur témoigné va de pair avec l’estime. Rendre à quelqu’un son honneur serait un acte stérile s’il ne signifiait pas solidairement lui re-témoigner l’estime à laquelle il a de nouveau droit, indispensable pour continuer de progresse personnellement et en société (et l’Église-famille est une société dans la société). Réhabiliter, c’est donc, à mon avis, annuler l’infamie attachée à la peine et à ses conséquences… mais sans l’effacer en amont de sa décision, car ce passé est passé.
Une seconde question, corollaire, se pose alors : la réhabilitation d’une personne, avant ou après sa mort, est-elle aussi un acte de pardon accordé à celle-ci ? C’est là un point de grande importance. Restitution de l’honneur et octroi du pardon ne doivent pas être confondus. Gérard FESCH a déclaré demander pour son père à la justice française et la restitution de l’honneur de celui-ci et son « pardon laïque » ». Mais, par son arrêt, la Cour de Cassation lui a refusé solidairement les deux. Comment comprendre l’expression « pardon laïque », assez étrange de prime abord ? D’abord par une voie négative : il ne s’agit pas du pardon tel qu’il est conçu et exercé par une religion, un catéchisme, un culte. Mais positivement ? La justice française des hommes jugeant « au nom du peuple français » (à ne pas confondre avec l’opinion publique, les résultats des sondages, etc. !), elle condamne donc de même et réhabilite par un acte aussi public et solennel que lorsqu’elle condamne. Un pardon public non religieux est alors, oui, comme un « pardon social » (expression employée par la Cour) par lequel l’institution dit solennellement à la personne : « Maintenant, va ! Tu n’as plus de dette envers nous » ou à ses ayant-droit : « Allez, nous n’avons plus de motif de soupçon ou de rancune envers votre parent. Ici, à mon avis, pardonner, quand le sujet est une institution humaine, c’est dire à quelqu’un : « Maintenant, va ! Nous (société, peuple, Église etc.) n’avons plus de motif de haine, de rancune et de recherche de vengeance. »
Obstacle considérable à l’intelligence de cela, cette autre confusion qui court dans bien des têtes et circule un peu partout. Un autre internaute réagissant sur France Info s’est indigné : « Que l’on réhabilite les innocents, c’est normal… Les coupables doivent le rester. » Mais la réhabilitation n’est pas le déni de culpabilité quand celle-ci est avérée. Elle est le signe et l’affirmation osés qu’aucun individu ne peut être réduit à ses fautes, même les plus gravissimes tant aux yeux des humains qu’aux « yeux » d’un Dieu. « Osé », certes et ô combien !, car il n’y a pas unanimité là-dessus. Aucun bon sens, aucune évidence. Et il n’y en aura jamais en ce monde tel qu’il se trouve être. Risquons à présent la conviction propre à la foi, ici la foi des chrétiennes et des chrétiens. Qu’est-ce qui fait que l’Église ose croire à un pardon possible, à son niveau, un pardon juste et bénéfique, qui soit accordé (octroyé, oui, mais sans tarification !) à un de ses membres, et non seulement tant qu’il peut continuer de s’amender, mais aussi à un membre défunt ?
Précision indispensable : tout comme la société en général ou l’État, l’Eglise qui pardonne à ses membres ne le fait pas au nom des victimes, que celles-ci soient décédées ou encore de ce monde, encore moins à leur place. Elle n’ose le faire qu’au titre d’une mission reçue du Christ et de lui seul pour le bien de ses frères et sœurs. Tout éventuel pardon donné par des victimes n’appartient qu’à eux seuls. Je note cependant que l’Église ne s’estime pas tenue d’attendre ce pardon pour pardonner elle-même. Pourquoi ? Parce que – restant tout à fait sauve la dimension unique et propre à eux d’un pardon accordé par les victimes reconnues à l’auteur du mal – elle agit ici au nom de Jésus qui a dit, dit et dira jusqu’à la consommation des temps : « Je suis venu pour les pécheurs », pour leur salut, pour qu’ils vivent.
A cette femme qui a été surprise en flagrant délit d’adultère et dont les « bonnes âmes » exigent de Jésus qu’il l’exécute avec eux par lapidation avec la même « bonne » conscience qu’eux, il déclare une fois que tout le monde a battu en retraite, chacun et chacune jugé/e par sa propre conscience : « Moi non plus, je ne te condamne pas (et je ne t’exécute pas) : va, et désormais, ne pèche plus » (Jn 8, 11).
8. Béatification d’un être humain ; héroïsme et sainteté selon la foi chrétienne
Ainsi éclairés, revenons à ce processus spécifique de la démarche de sollicitation puis d’enquête et d’instruction pouvant aboutir à la déclaration solennelle, par les plus hautes autorités de l’Église, qu’un de ses enfants, défunt, peut être validement honoré, vénéré et aimé comme « bienheureux », voire (« degré » supérieur en quelque sorte) comme « saint ». Encore une objection, émise semble-t-il par une personne (internaute aussi) non chrétienne : « Quant à la béatification d’un criminel sous prétexte d’une conversion intéressée (la peur de l’enfer, de la mort, etc.), pas sûr qu’elle soit de l’intérêt de l’Église, qui n’a pas à se substituer au très-haut ! » Laissons à l’auteur son affirmation, contredite par les écrits même de Jacques FESCH, qu’il s’est converti par pure peur de l’enfer (« qu’il est bon, Notre Seigneur »). L’Église n’a ici aucun « intérêt » à poursuivre, défendre ou entretenir. Elle a bien plus à perdre qu’à gagner. A preuve cette déclaration d’un représentant de syndicat de policiers en colère, sur un plateau de télé en 1994 : « Il y a tant de gens qui au travers du monde font du bien pour Pierre, Paul et Jacques et qui, contrairement à Jacques FESCH…, l’assassin de deux personnes !… Je pense que Monsieur… (bref silence, puis sourire en coin) Monseigneur LUSTIGER aurait pu trouver quelqu’un d’autre… »
« Trouver quelqu’un d’autre… » Oui, très mauvais choix ! Pour poursuivre le raisonnement, pourquoi, en effet, l’Église ne déclare-t-elle pas saints et saintes exclusivement les hommes et femmes sans casier judiciaire, admirés de tout le monde, encensés dès leur vivant, impeccables, quoi ? Un journaliste avait interrogé le « postulateur de la cause » (comme on dit dans le jargon ecclésial), Mgr LUSTIGER : « Un criminel peut-il devenir un saint ? » « Oui », fut la réponse. Je la nuancerai beaucoup. Criminel, Jacques l’a incontestablement été ce 25 février 1954. S’il était proclamé saint, il n’en demeurerait pas moins le meutrier de Jean VERGNE, agent de police. La « canonisation » (déclaration publique et solennelle de sainteté, toujours dans l’étrange jargon vaticano-romain) n’efface ni n’annule les faits, actes et paroles d’un être humain. Gérard est ici honnête et lucide : « Mon père est un meurtrier. Il restera dans les mémoires comme un meurtrier. Mais c’est aussi retenir l’autre face du condamné, celle du repenti. » Je ne dirais donc pas que Jacques FESCH passerait alors de « criminel » à « saint », mais que l’Église encouragerait les fidèles à ne plus identifier cet homme au meurtre qu’il a commis, à l’accueillir en frère avec tout ce qu’il a été sa vie terrestre durant, bien et mal… et ni bien ni mal inclus. Car les zones grises font aussi partie de nos personnalités et de nos existences.
Nouvelle et utile distinction à présent : héroïsme, sainteté. L’Église n’emploie le premier terme que pour qualifier le premier « degré » dans un processus visant à la déclaration « saint » : quand elle reconnaît « l’héroïcité des vertus » de la personne. Encore du jargon, de la « langue de buis », malheureusement.
Qu’entend-elle par là ? Que ce chrétien déclaré a manifesté dans les années (brèves ou longues) qui ont précédé son trépas une qualité de conduite à la fois morale et spirituelle tout particulièrement admirable.
Évidemment, dans le cas de Jacques FESCH, sa conduite morale n’a rien eu d’admirable et d’exemplaire jusqu’au soir de son incarcération. Il fut tout au contraire un anti-héros affiché, un anti-modèle pour ses contemporains. « Dévoyé » titrait le quotidien Le Monde à l’époque. Exact synonyme de « délinquant » : « qui est sorti du droit chemin ».
Mais héros après son crime et son incarcération ? Non plus, à mon avis. Son histoire d’après le 25 février 1954 ne ressortit pas de l’héroïsme, mais d’un autre genre de « stature », de courage, de mutation et de progression, dont je ne sais comment des juges de Cour d’Assises, un Chef d’État ou « les gens » en général le qualifieraient indépendamment de la religion, mais que nous, chrétiens, nous appelons « sainteté ». Mais en ajoutant aussitôt : Dieu seul est saint. Et pourquoi ? Parce que l’Amour seul est saint. Portés par leur foi, les hommes et les femmes qui se laissent aimer par l’Amour et par la grâce de l’Amour aiment de toutes leurs faibles forces, expérimentent et témoignent alors que c’est lorsqu’ ils sont faibles jusqu’à avouer leurs manquements à l’Amour qu’ils puisent en Jésus Sauveur la véritable force pour aimer quand même.
Tel me paraît avoir été l’itinéraire de Jacques FESCH, criminel qui s’est découvert aimé de l’Amour « quand même ». « Dans cinq heures je verrai Jésus… » Cet homme a découvert dans les lieux, les temps et les circonstances les plus opposés à la Lumière qui il était et – parce qu’il est mort croyant à sa résurrection « en Dieu » (cf. lettre à son fils) – qui il est à jamais. Mystérieusement, Gérard FESCH a vécu et vit une expérience qui présente des analogies avec le chemin de son père : « Je retrouve mon identité. »
9. Perspectives et désirs
Attention à la tentation de céder à l’émotion sans réflexion, aux simplismes, aux phrases lancées à l’emporte-pièce (ex. : « Je tue, je prie, et c’est bon ! »), aux assertions non vérifiées préalablement. « On marche sur la tête dans ce pays », s’indigne encore un autre internaute du Café du Commerce. « Le gars, c’est un assassin, un délinquant, et il a une école à son nom parce qu’il a rencontré Dieu ? Les gars du Bataclan aussi, ils ont rencontré Dieu ». Oui, une école en France et une seule s’appelle « école Jacques FESCH » : à Lions-sur-Mer, Calvados, Normandie. École privée, catholique. Hors-contrat, donc hors contrôle – pour ce qui est du nom qui lui a été donné par sa direction – de l’évêque de Bayeux-Lisieux. Aucun établissement scolaire catholique sous contrat dépendant d’une directions diocésaine ne porte, à ma connaissance, le nom d’une personne sur laquelle l’Église ne s’est pas prononcée, à ce jour, pour la déclarer « bienheureuse » ou « sainte ». C’est normal et c’est sain.
Cela dit, libre à quiconque de s’exprimer sur Jacques FESCH, sur l’histoire de la demande de sa réhabilitation et celle de la requête pour sa béatification. Sans outrances dans un sens ou dans l’autre, mais franchement et de manière documentée. Personnellement, je trouverais bien qu’un cinéaste se risque dans l’aventure, aussi complexe et dramatique soit-elle. Un François OZON serait, je pense, tout à fait en mesure de le faire.
Est-ce parce que – comme je le vois dans des prières de laudes ou de vêpres, mais aussi des prières universelles de messes – il est un pieux usage de dire « notre sainte Église », voire « l’Église immaculée » que « tout baigne » ? L’Église et Dieu ne sont pas saints à l’identique. Non seulement parce que, composée d’êtres humains tous sujets au mal et y cédant d’une manière ou d’une autre comme leurs congénères, elle ne saurait prétendre être « impeccable », mais aussi parce qu’elle reçoit de Dieu, comme « mystère » sa sainteté. Non, tout ne « baigne » pas. Recevons, accueillons de plus loin que nos habitudes et nos leçons de « caté », de plus profond et plus essentiel le « doux secret » de l’Église que nous sommes, au plus incarné, au plus tangible et sensible que nos habituelles représentations.
Je suis intimement convaincu que l’heure est venue pour l’Église dont je suis à la fois membre (comme on est membre d’un corps), fils (elle est ma famille « tellement plus grande ») et frère (Jn 13, 34 : « Aimez-vous les uns les autres comme moi », votre Frère, « je vous ai aimés ») de puiser avec hardiesse et humilité à des sources de son identité dont elle a la claire intuition, mais auxquelles elle n’est jusqu’ici que peu abreuvée. Or l’enjeu de ces sources est considérable pour la crédibilité de l’annonce de l’Évangile aujourd’hui. Car Bonne Nouvelle et Église ont destin liés. A l’internaute cité plus haut qui estime que l’Église « n’a pas à se substituer au très-haut » pour une hypothétique distribution de « bons points » aux individus post mortem et à cet autre qui soutient que les membres de la famille FESCH en mal de réhabilitation pour leur aïeul n’ont qu’à s’adresser pour ça « à leur dieu imaginaire, pas à l’État ! », il me paraît de bon sens de dire comme l’a fait un troisième posément quoique avec un humour agacé : « C’est certainement très important pour sa famille. A qui voulez-vous qu’ils s’adressent ? Au Tribunal Arbitral du Sport ? »
Il me paraît bon de conclure et d’ouvrir tout à la fois en citant ces mots du théologien Henri de LUBAC, de la Compagnie de Jésus, écrits dans les années où Jacques était lycéen et publiés en janvier 1953, dans sa Méditation sur l’Église, prémonitoire du Deuxième Concile du Vatican (1962-1965), dont je recommande la lecture : « Voici donc cette unique Église, humaine et divine à la fois jusque dans sa visibilité (…) Nous ne dirons même pas qu’elle comporte un aspect visible et social, en tant que société hiérarchique, et un aspect mystique, en tant que Corps du Christ. C’est à l’intérieur d’elle-même, posée d’abord dans son unité infrangible (…) qu’il y aurait à discerner les multiples éléments dont elle se compose (…) L’Église, c’est donc notre Mère – et c’est nous-mêmes. C’est un sein maternel, et c’est une fraternité. » « Nos sumus Ecclesia Dei » (ORIGENE, In Isaiam, homélie 2, 1). Oui, nous sommes l’Église. Nous sommes la fraternité de Jésus, par lui et en lui seul. Le mesurons-nous ? Le vivons-nous ? En témoignons-nous ?
