29° D. TO. B — (Mc 10,35- 45) Après l’épisode du refus de l’homme riche de suivre Jésus,le dialogue avec les disciples sur le fait d’avoir tout quitté pour le suivre se termine par l’avertissement : « Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers » (10,31). Et Jésus continue par une troisième annonce de sa Passion, omise par le découpage liturgique aujourd’hui. Mais il faut souligner le choc produit sur le lecteur par la succession de cette 3° annonce de la Passion et la demande des fils de Zébédée.
Troisième annonce de la Passion
Cette annonce est la plus développée. Jésus marche en tête, cette fois-ci, comme s’il devait tracter le groupe des Douze, et l’évangéliste mentionne l’état d’esprit des disciples et l’atmosphère très tendue ; selon les traductions, stupeur, crainte, perplexité, inquiétude. Car Jésus dit : « le Fils de l’homme sera livré ». Le verbe paradidomi, transmettre, remettre, livrer, trahir, est le terme exprimant la dépossession de Jésus. Sa personne va être livrée aux hommes par de multiples intermédiaires successifs, jusqu’à l’anéantissement de la croix. Pour l’instant, l’épreuve est d’abord celle de la montée vers Jérusalem, ville du Temple et des grands prêtres qui causeront sa condamnation et sa mort. Et loin de rassurer ses disciples, Jésus les avertit, une troisième fois, de l’inéluctabilité de sa mort. Il ne leur cache rien. Sa mort n’est pas une fin héroïque mais humiliante.
La demande des fils de Zébédée
Après cette annonce dramatique, on attendrait une autre réaction de la part des proches de Jésus. Mais leurs préoccupations n’ont pas changé : on passe de qui est le plus grand (9,34), à donne-nous de siéger à tes côtés (10,37). Et la façon dont est formulée la demande : « nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander » est transparente de leur ambition. Certes, ils ne demandent rien pour maintenant, mais pour la gloire. Alors, la transfiguration qu’ils ont contemplée leur aurait-elle monté à la tête ? En avouant leur désir juste après l’annonce de la passion, comme cette demande paraît déplacée ! Elle est signe d’incompréhension (vous ne savez pas ce que vous demandez) et de non-conversion (cela, il ne me revient pas de le donner). La demande magique, qui impose nos vues à Dieu, est la meilleure façon de mal prier.
Jésus ne peut donner que lui-même
Dans sa réponse, Jésus exprime qu’il ne peut donner que lui-même. Lui-même à vivre : boire à sa coupe, c’est-à-dire partager librement son sort, être baptisé, plongé, immergé totalement dans sa vie et sa mort. On remarquera, à travers la symétrie des couples de verbes, combien Jésus essaie de les stimuler : « nous voulons/vous voulez ? », « ce que nous allons demander/ce que vous demandez », « vous pouvez ?/nous pouvons ! », « donne-nous/il ne me revient pas de donner »… Jésus questionne avec insistance l’exercice de leur liberté : vouloir, demander, pouvoir. On imagine aisément le silence… Sur la croix, Jésus apparaîtra flanqué de deux truands, et Marc est seul à préciser avec ironie : « l’un à sa droite et l’autre à sa gauche » (15,27). Jésus situe sa gloire, celle de ses apôtres, et la nôtre, dans la perte du pouvoir, le refus de toute domination et l’abandon des honneurs. Il nous a avertis : « les derniers » siégeront… Il n’y a plus de privilèges, mais un don gratuit.
Serviteur ? Esclave de tous
La jalousie ordinaire fait son œuvre. L’enseignement s’élargit au groupe entier des Douze. La précision : « parmi vous » (en humin) est répétée trois fois (v. 43-44). Jésus enfonce le clou en passant de serviteur (diakonos) à esclave (doulos) : se faire « esclave de tous » doit être la spécificité du groupe des Douze. Être de ces douze premiers en Église demande à se placer aux côtés de Jésus crucifié, en exerçant une autorité de service, en vivant l’abaissement de leur serviteur et Seigneur qui a donné sa vie en rançon (caution ou rachat) pour libérer la multitude de l’emprise de l’orgueil, de la domination, de la guerre, qui mènent à la mort. Le psaume 48 (8-9.16) annonçait déjà cette impossibilité de racheter une vie de la mort : « Nul ne peut racheter son frère ni payer à Dieu sa rançon : aussi cher qu’il puisse payer, toute vie doit finir… Mais Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort ». Un projet qui n’appartient qu’à Dieu, et que Jésus vient accomplir : « donner sa vie comme rançon » en échange d’une multitude de vies prisonnières de la mort.
« Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort. Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous » (He 2,9).
