Pâques : Jésus a-t-il été « démouru » par Dieu ?

B.D.

1. « Il faut le démourir ! »

Petite scène provençale vers 1905, souvenir d’enfance de Marcel PAGNOL qu’il rapporte dans Le Château de ma mère. Un matin d’été, vers six heures, le tout jeune Marcel part de la maison avec son petit frère Paul qu’il a voulu – bien que petiot – associer à une partie de chasse avec son grand ami Lili des Bellons. « Encore mal réveillé, mais assez joyeux de l’aventure, (…) il marcha bravement entre nous. »

Leur visite des pièges leur fait découvrir dans le premier un pinson.

« Paul le dégagea aussitôt, le regarda un instant, et fondit en larmes, en criant d’une voix étranglée :

– Il est mort ! il est mort !

– Mais bien sûr, dit Lili. Les pièges, ça les tue !

– Je ne veux pas, je ne veux pas ! Il faut le démourir !… »

Curieusement peut-être, l’adulte Pagnol n’interrompt pas – même brièvement – son récit, à propos du néologisme que vient de forger la fureur de son petit frère (néologisme qui, par parenthèse, en dit long de l’instruction soignée qu’offrait l’école primaire de ce temps-là sur la construction de notre langue) et de ce qu’il traduit de la « psychè » humaine dès la petite enfance. Le narrateur enchaîne sur l’échec de deux tentatives de petit Paul pour ranimer l’oiseau puis son lancer de pierres contre les deux grands, jusqu’à ce que Marcel se résigne à prendre dans ses bras l’enragé et à « le rapporter à la maison ».

Or ce néologisme m’apparaît d’une certaine façon et fort savoureux et très instructif. Après tout, s’il y a un verbe « mourir » pourquoi n’aurait-il pas des composés comme « dé-mourir » ? « Faire » a bien « défaire », « intoxiquer » « désintoxiquer ». Mais il s’agit de deux verbes transitifs, tandis que « mourir » s’emploie absolument. Pourquoi, en riposte à l’observation toute scientifique de Lili, le gamin du pays qui connaît par cœur et par expérience du terrain sa leçon de choses :

– Bien sûr [que le pinson] est mort : les pièges, ça les tue !

Le petit Paul ne lui a-t-il pas lancé cet ordre :

– Je ne veux pas, je ne veux pas ! Il faut le détuer ?

Eh bien c’est que – me risquerai-je à répondre à ma propre question – le petit sent d’instinct que tuer est un acte irréversible. Aucun être humain sur terre ne peut « dé-tuer » quelque espèce animale que ce soit, pas plus les chasseurs que les fermiers. Et encore moins un piège, qui n’est qu’une machine à tuer. Tandis que mourir… Ah ! mourir : voilà le drame absolu. On pourra de siècle en siècle s’écrier : « Pourquoi ont-ils tué JAURES ? » (une des ultimes chansons composées par Jacques BREL), et KENNEDY et Sissi, et ces millions d’Amérindiens, d’Arméniens, de Juifs, de Tutsis etc. ? Mais pourquoi mourons-nous tous, y compris les pauvres pinsons qui ne faisaient pas de mal à une mouche (hélas si, mais les petits Paul ne le savent pas encore). Et surtout, surtout, mourir piégé ! Sans avoir pu se battre, affronter la mort. Ignoble, dégueulasse !

Et puis il y a encore autre chose, qui est dans ce « tous ». Une envie folle nous saisit, nous prend aux tripes : mourir, soit, puisque tout le monde y est passé et y passe. Un jour ou l’autre. Oui, donc… mais quand même pas pour toujours ?! De là, alors, ce cri fou lui aussi : « dé-mourir ! ». Mais pas comme le strict contraire de « mourir », non. Pas démourir absolument. Il y faut cette fois quelqu’un, un agent, un auteur : « Il faut le démourir, ce mort ! » Quiconque est mort est mort, ne peut donc plus rien du tout. Terminé. « Dé-mourir » ne peut venir que d’ailleurs que de soi, ne peut venir que d’autrui. Qui donc nous démourra ?

Pinson des arbres. Famille des Fringillidés. Ordre : Passériformes

2. Le « bel-et-bien-mort » est vivant 

Nous en revenons ainsi à un humain parmi les milliards de milliards qui naquirent, existèrent, expirèrent et moururent avant lui… et tant d’autres après lui. Oui, le dénommé Jésus de Nazareth, juif de qui un non-juif (romain haut-fonctionnaire en poste dans le « chaudron » juif) dira à propos d’un autre juif, PAUL de Tarse : « Il y a ici un homme que mon prédécesseur FELIX a laissé en prison (…) J’ai donné l’ordre d’amener cet homme (…) [ses] accusateurs avaient seulement avec lui certains débats au sujet de leur propre religion et au sujet d’un certain Jésus qui est bel et bien mort, mais dont PAUL soutenait qu’il serait vivant » (Ac 25, 14.17.19). Ce Jésus est « téttnèkôss » (teqnhkws), participe parfait passif équivalent de l’inaccompli hébreu, donc « est mort et bien mort », alors que – par contraste – l’affirmation répétée (cf. l’imparfait « éfasskénn », efasken) par PAUL est : « Il vit ! », « il est en vie ! » (infinitif présent « tzènn », zhn).

Nous remarquons que, dans cette scène où figurent deux non-juifs (le gouverneur romain FESTUS et le roitelet hasmonéen HÉRODE AGRIPPA), aucune apparition ne survient du verbe « ressusciter » ou du substantif « résurrection ». Un homme mourut assez récemment, dont ce PAUL soutient que – pas du tout – il est en vie. La notion de « résurrection d’entre les morts » est totalement inconcevable pour ces hommes de cette culture-là, gréco-romaine, mais aussi pour de nombreux Juifs (comme les familles sacerdotales au pouvoir à Jérusalem). A preuve la perplexité de l’ex-pharisien, qui, lui, n’hésite pas à « mettre les pieds dans le plat » (Ac 26, 8) : « Comment se fait-il que, chez vous, on juge non crédible que Dieu éveille les défunts ? » (« apistonn krinétaï (…) éï o téoss nékrouss éguéïréï », apiston krinetai (…) ei o qeos nekrous egeirei;) Certes oui, Jésus était passé de vie à trépas, « bel et bien mort », mais c’est fini à présent : la divinité l’a sorti du trépas comme on sort un dormeur de son sommeil.

Par où nous retrouvons bien la construction directe de « démourir ». Sans intervention divine, jamais cet homme n’eût pu sortir du sommeil définitif, irréversible de la mort. Mais une question se pose à présent : s’agit-il d’un retour à l’état « éveillé » qui avait précédé le trépas, un peu comme petit Paul en rêvait pour le malheureux pinson ? … ou bien de tout autre chose… ?

3. Il s’est ressuscité ?

Chaque fois que leur maître leur évoqua sa fin, ses disciples furent saisis d’effroi et, quant à cette expression du même « il ressuscitera » (par ex. Mc 9, 31), quatre fois mentionnée, ils n’y comprirent rien, « se demandant entre eux ce que voulait dire « ressusciter d’entre les morts » » (Mc 9, 10b)… alors qu’ils savaient que leur « catéchisme » juif annonçait que des prophètes de jadis allaient ressusciter (cf. Lc 9, 19).

Une chose est sûre et attestée par l’Écriture : à partir du troisième jour après sa mort et son ensevelissement, Jésus se manifesta toujours « ressuscité » à divers êtres humains, jamais « ressuscitant ». Contraste, certes, entre l’annonce en amont à propos du Fils de l’homme qu’il est : « Il sera rejeté, tué… et il ressuscitera» et la tournure passive des récit pascals puis postpascals. « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il fut ressuscité » (Lc 24, 5b-6, verbe à l’aoriste passif : « èguertè », hgerqh); « C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples » (Jn 21, 14) ; « Cet homme (…) Dieu l’a ressuscité » (Ac 2, 324) etc.

Je ne comprends donc pas que des chrétiens – surtout des prêtres du haut d’une chaire – déclarent en public tout benoîtement : « Jésus s’est ressuscité ». Trouvant fin d’ajouter aussitôt : « Ce que nous ne pouvons pas faire, parce que nous ne sommes pas Dieu. » Mais si c’est Dieu qui s’est ressuscité, c’est donc Dieu qui « s’était mouru » sur la croix, Dieu qui s’était crucifié, qui s’était flagellé, qui s’était inculpé… j’en passe pour abréger et remonter au tout début de cette captivante biographie terrestre de Dieu : Dieu qui s’était allaité, qui s’était enfanté, qui s’était conçu ! Ce que nous étions incapables de faire nous-mêmes, pauvres simples êtres humains que nous sommes, tandis que Dieu, étant Dieu, en se faisant homme a pu piloter un homme de A à Z, et même au-delà de Z.

Impossible imitation dès lors par des hommes d’un homme qui n’a qu’un cerveau, divin, qu’une volonté, divine, qu’un cœur, que des paroles et que des gestes divins.

Le comble du comble étant atteint avec ce dogme proclamé : la résurrection de Jésus est son plus grand miracle. Le même prêtre l’a soutenu comme un théorème. Jésus avait multiplié pains et poissons jusqu’à en veux-tu, en voilà. Il avait rendu la vue à des aveugles, la parole et l’audition à un sourd-muet. Il avait remis sur pieds des paralytiques, voire des mourants. Même, il avait ramené de la mort des enfants et un adulte. Ah oui, ces fois-là, il les avait littéralement « démourus », les « bel-et-bien » morts. Mais ce n’était rien du tout à côté de « se démourir » soi-même. Là, trop fort ! Vraiment ? Quel lamentable argument d’apologétique : la meilleure preuve que Jésus de Nazareth est Dieu ? Tout simplement qu’il s’est auto-démouru !

4. « démouru » ? non ; infiniment mieux

Et alors ? Alors, rien du tout. Car, aussitôt faite, tout le monde a constaté la multiplication des pains et des poissons. Sitôt l’ordre hurlé à la mer et aux vents de cesser tout mouvement, tous les pêcheurs à bord de la barque ont constaté que la tempête s’était illico évanouie. Sitôt l’appel lancé à LAZARE de sortir de sa tombe, le mort-qui-n’en-était-plus-un est venu au grand jour. Mais Jésus ressuscité, ils ne le reconnaissaient pas ! Ni ces deux ex-disciples en route vers Emmaüs, ni Marie de Magdala qui était aussi de ses fidèles disciples, et pas davantage même en se rendant au lieu galiléen de rendez-vous qu’il leur avait fait fixer par ses deux messagères féminines, puisque devant lui Vivant, « quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes » (Mt 28, 17) !

Nous voici donc ici dans un tout autre ordre des sens que celui de nos cinq sens ordinaires. Ils voyaient sans Le voir, ils entendaient sans reconnaître sa Voix, ils étaient avec Lui comme ne l’étant pas. De ce fait, c’est Lui qui s’offre à reconnaissance à de tout simples actes qui font alors signe pascal : telle manière unique de rompre le pain, tel timbre unique de voix en disant « Marie… ». Étonnant et paradoxal à dire, mais ce fut ainsi : ils le reconnurent à l’accueil de son altérité pascale qui révélait un « oui, c’est bien moi que vous avez toujours connu. »

Les témoins de ce qui se passa un jour au cimetière de Béthanie-de-Judée : un enterré-de-trois-jours quittant son tombeau en marchant malgré les bandelettes mortuaires qui lui ligotaient bras, tronc et jambes, ont été à coup sûr à la fois secoués et tétanisés par la vue de ce qu’ils voyaient, mais n’ont pas eu besoin de signes supplémentaires pour croire : ils regardaient un « démouru », pas un ressuscité, et c’est pourquoi nous ne devrions pas parler de résurrection de LAZARE ou de la fille de JAÏRE ou du fils de la veuve de Naïm. Le terme est impropre car la réalité n’est pas du même ordre.

Infiniment mieux que « démouru », Jésus de Galilée, cet homme juif qui, « là où il passait, faisait le bien » (Ac 10, 38b), qui aima les siens jusqu’à l’extrême, souffrit sa passion, mourut crucifié, fut enfin enseveli comme le sont tous les humains, ce même Jésus, Dieu l’a relevé à jamais de la mort. Il n’a pas revécu, comme revécurent un temps encore LAZARE et consorts. Il est vivant, il vit à jamais. Sur lui la mort n’a plus d’empire (cf. Ap 21, 4). Et non pour sa « satisfaction et son avantage personnels, mais « pour nous, les humains, et pour notre salut ». Il est comme le garant et les prémices de tous les ressuscités à venir. Indissociables dans le Credo chrétien : « Je crois en Jésus Christ qui est ressuscité » et « je crois à la résurrection des morts et à la vie du monde à venir ».