La transmission orale de la Parole de Dieu

À aucun moment nous ne devrions oublier ce qui nous semble un fait certain : que la façon dont nous annonçons la foi est indissolublement liée à son contenu, que la Foi elle-même suppose des lieux et des modes de transmission. (…) Dans la situation critique qui est la nôtre et qui n’épargne aucune de nos communautés écclésiales, un intérêt renouvelé pour la démarche pédagogique du Seigneur Jésus s’esquisse aujourd’hui. Démarche pédagogique qui s’enracine dans son milieu éthnique palestinien et qui s’épanouit dans l’Eglise où le Souffle de Sainteté enseigne et rappelle tout ce qu’a dit et fait Celui-ci.

Parler de la démarche pédagogique du Seigneur peut prêter à confusion et demande quelques précautions. En effet si pour nous la pédagogie est l’art d’élever la jeunesse et de préparer l’enfant à vivre et à s’accomplir dans le monde présent,    il n’en est pas de même dans l’optique de l’Evangile et du Règne.

Car la pédagogie de Jésus a bien plutôt comme objectif de faire de l’homme un enfant, et un enfant du monde à venir. Un homme ou une femme vivant la vie nouvelle dans ce monde-ci et malgré l’opposition de ce monde… (…)

Ici nous allons nous contenter d’indiquer quelques traits qui nous paraissent situer l’axe de ce travail et de cette pratique. En quelques points et de la façon la plus sommaire, nous indiquerons ce que nous pensons avoir observé et compris, ce qui concerne la place de la Parole de Dieu dans l’acte de transmission de la Foi.

1. LA PAROLE EST ANNONCEE À L’INTERIEUR D’UNE RELATION QUI  EST  CELLE DE MAITRE A DISCIPLE

Cette relation a sa dynamique propre dans le sens où :

Un Mais

disciple tout disciple accompli

n’est pas au-dessus de est comme

son Maître son Maître Lc 6,40

Une relation donc où le disciple est préparé à prendre, un jour, la place du Maître pour « accomplir » d’autres disciples qui  ne seront  cependant pas les siens, dans la mesure où il aura pris soin de ne transmettre que l’enseignement qu’il a lui-même reçu.

Venez

derrière moi (Mc 1,17)

Dans l’Evangile de Marc, c’est la première parole que Jésus adresse à quelqu’un. Ce sont Simon et André qui sont ainsi appelés et arrachés à l’anonymat de l’histoire commune, mais plus encore aux passions communes de l’humanté. Venir derrière Jésus, c’est devenir disciple pour voir ce qu’il fait, pour écouter ce qu’il dit, pour aller là où il va.

Venir derrière Lui, c’est apprendre un mode de vie, une nouvelle façon de penser et d’être et non pas recevoir et acquérir des notions et former des concepts. L’enseignement de Jésus n’est vraiment pas conceptuel, mais  tout entièrement tissé des gestes de la vie concrète : ceux du paysan, de l’homme de la terre, et ses gestes à Lui sont les plus universels. Tout son enseignement tend vers l’action qui est accomplissement de la volonté du Père. Une pensée qui ne mène pas à l’action, qui ne met pas en mouvement la volonté vers sa réalisation n’est pas concevable en ce milieu.

Venir derrière Lui, c’est aussi entrer dans une chaîne de transmission, où une Parole vivante est transmise de bouche à bouche. Pour écouter de tout son être, il faut prendre la parole dans sa bouche. Il ne suffit pas d’écouter de ses deux oreilles. Le vrai disciple répète ce que dit son Maître, autant de fois qu’il le dit et beaucoup plus souvent encore, tout au long de son chemin. Et ceci d’autant plus que la Parole a la saveur de la Source parce que fidèlement transmise et gardée.

2. LA PAROLE EST DONNEE POUR ETRE TRANSMISE ET ETRE TRANSMISE INTEGRALEMENT

La motivation de devenir transmetteur est fondamentale et constitutive de l’état de disciple.

Venez et je vous ferai devenir

derrière moi pêcheurs d’hommes (Mc 1,17)

Dès le commencement, Jésus énonce ainsi son projet pédagogique. Ceux qui sont appelés à le suivre sont appelés à devenir transmetteurs de la vie qu’ils vont recevoir, transmetteurs de la Parole/Semence qu’ il va leur donner. Avant même de faire le premier pas le disciple est invité à entrer dans cette perspective. Il ne sait pas où ira le Maître ni comment il y va; s’il le savait, il n’aurait pas besoin de Maître; mais il sait qu’un jour, il sera pour d’autres comme est Celui-ci, un transmetteur. Ce savoir n’est cependant pas seulement une option pour l’avenir : Celui qui sait et qui accepte d’être cela, écoute le Maître autrement, regarde le Maître autrement. On peut craindre que ceux qui ne sont pas motivés par la transmission, n’écoutent pas vraiment, ne regardent pas vraiment. En effet, ne risquent-ils pas d’être comme:

Le bord de la route

où la Parole a été semée

quand — aussitôt

ils écoutent — le Satan vient

et enlève la Parole

semée en eux. (Mc 4,15)

Le coeur-mémoire de l’homme ne s’ouvre véritablement que dans le désir de garder fidèlement et d’accomplir, dans le désir de partager et de transmettre. « Crée en moi un coeur pur ô Dieu, d’un souffle de partage soutiens-moi,  j’enseignerai tes voies aux rebelles » (Ps 51,10-13).

A y regarder de près, l’appel à devenir pêcheurs d’hommes a quelque chose d’énigmatique. Le pêcheur ne fait-il pas mourir ? Quand il tire le filet, le poisson étouffe et meurt. Qu’en est-il de la comparaison ? Transmettre la Parole de feu, c’est faire sortir les hommes de leur milieu existentiel dans lequel ils pensent avoir la vie. Et comme le poisson en sortant de l’eau meurt et devient nourriture, il en sera de même pour le disciple. Dieu ne commence-t-il pas toujours son aventure de recréation,  de régénération par : faire sortir ? Au fond nul ne l’ignore, mais chacun hésite… Néanmoins celui qui accepte et persévère sera sauvé.  C’est ainsi que la pédagogie de Jésus vise à former des disciples qui, le jour venu transmettront la Parole qu’ils ont vue et entendue.

3. LA PAROLE DONNEE DOIT ETRE TRANSMISSIBLE

Ceci découle tout naturellement de la nécessité du devoir de transmission. Pour qu’une Parole soit transmissible, il faut qu’elle se présente comme une tradition dont la source soit connue et fasse autorité. Qu’elle se présente encore sous une forme précise qui va permettre la répétiton, la mémorisation, et la mise en pratique. Le Seigneur Jésus n’a pas fait de discours. Les discours sont-ils transmissibles ? Jésus a enseigné. C’est sur la bouche de ses disciples qu’ il a posé la Parole de vie. Déjà Moïse le prophète avait dit dans l’Esprit Saint :

La Parole — elle

est tout près — est

de toi sur ta bouche ( Dt 30,14)

Elle est tellement sur la bouche du disciple qu’elle ne va plus le quitter, mais qu’il va en la chantant pour ne pas oublier, pour ne pas perdre la perle précieuse qu’il vient d’acquérir. Mais comment la chanter cette Parole, si elle se présente sans souffle, sans rythme et sans mélodie ?

4. LA PAROLE DOIT ETRE REPETEE AU MOINS QUATRE FOIS À CELUI QUI L’APPREND

Pour qu’un disciple puisse acquérir une parole, il faut qu’on la lui fasse répéter. La règle en vigueur en lsraël était de faire répéter quatre fois au moins, beaucoup plus souvent si nécéssaire. Rares sont ceux qui retiennent dès la première énonciation. Aujourd’hui particulièrement où la mémoire n’est plus sollicitée du tout au même titre.

Aussi, quatre fois ne vont pas suffire dans beaucoup de cas. Mais dans tous les cas, après avoir appris, il est nécéssaire de répéter par devers soi. Ceci pour ne pas oublier ce qui a été appris et ce qui est plus important, pour que la Parole puisse descendre dans le coeur-mémoire, et devenir comme la propre chair du disciple.

La Parole

est tout près

de toi

elle est et

sur ta bouche dans ton coeur  (Dt 30,14)

Descendre dans le coeur est l’expression qu’emploient nos Pères pour dire l’action de la prière quand elle touche le lieu du coeur et devient un état. Les Rabbis en lsraël disaient :

Celui — n’est pas comme celui

qui répète qui répète

pour la centième fois pour la cent et unième fois.

Car quand le lieu du coeur est atteint et touché, tout l’homme est atteint et touché. L’action de répéter la Parole avec amour, de la mémoriser pour qu’elle imprègne toute la vie du récitant s’appelle manducation. Et la manducation de la Parole – enseignement et de la chair et du sang de « l’enseigneur » – constitue le noyau de toute cette pédagogie, comme de toute l’économie de Dieu envers nous.

5. LA PAROLE EST TRANSMISE GRADUELLEMENT DANS UNE RECITATION CONTINUE DE L’UN OU L’AUTRE DES EVANGILES

L’habitude de lire les Evangiles par bribes et morceaux a fait que beaucoup  n’ont  pas  perçu l’unité et le rythme propre de chacun des Evangiles. La récitation introduit le récitant progressivement dans le mouvement interne et lui donne de parcourir le tout comme une voie spirituelle, un chemin où la rencontre avec le Seigneur Jésus se fait toujours plus profonde au fur et à mesure de son avancement. Après quelques années se révèle alors de plus en plus clairement le fil conducteur qui relie les éléments, le fil qui relie les perles de chaque collier. Il contemple alors l’architecture merveilleuse de cette construction où tous les éléments sont exactement à leur place, pour l’aider à franchir les étapes de la montée.

Notre propre expérience se limite à la récitation de l’Evangile de Saint Marc. L’appropriation de ce collier de perles est censée se faire en l’espace d’une année, du lendemain de Pâques à la veille de la Pâque qui y succède. La « bouchée » de chaque jour mène le récitant de l’immersion du Christ dans la mort du monde à son élévation à la droite du Père, à travers la confession de foi de Pierre où celui-ci proclame « Toi, Tu es le Messie ! ». Les treize guérisons de cet Evangile deviennent comme un parcours de sa propre guérison; les discernements du coeur des Apôtres, des révélations sur son propre état.

La Parole prend une dimension nouvelle dans cette manducation de l’enseignement quand elle se joint à la manducation de la chair et du sang qui introduit dans l’homme la vie du Ressuscité et la vie de l’homme dans le Ressuscité.

Et avançant un peu

Il a vu……                (Mc 1)

6. LA PAROLE EST TRANSMISE A L’INTÉRIEUR D’UN TEMPS, CELUI D’UN CALENDRIER LITURGIQUE

L’apprentissage progressif d’un Evangile fait apparaître l’importance et le sens du temps de la récitation. Ce cheminement nous a permis de redécouvrir l’Evangile de Saint Marc comme une relecture du calendrier liturgique juif traditionnel à la lumière du ministère du Christ. Il faut se souvenir que ce calendrier est lui-même une relecture d’un calendrier des rythmes cosmiques et des activités pastorales et agricoles à la lumière des actions de Dieu intervenant dans l’histoire des hommes en vue de leur salut. L’année de récitation de Saint Marc lie la Parole au temps de travaux, aux rythmes cosmiques comme aussi aux fêtes ou à la « Fêtes des fêtes » de la première Eglise. Et réciter l’Evangile au rythme de son propre calendrier ouvrira une piste à une lecture qui ne cessera pas d’être féconde !

7. LA PAROLE S’ADRESSE A TOUT HOMME MAIS TOUTE PAROLE N’EST PAS DONNEE A TOUT HOMME

Ne donnez pas Ne jetez pas

le collierles perles

aux chiens aux cochons (Mt 7,6)

Les chiens sont ceux qui n’ont pas de maître et qui ne sont pas (encore) dans la voie. A eux la Parole ne doit pas être confiée. La transmission se fait selon un critère qui est lié au degré d’engagement et de conversion. Aujourd’hui où nous faisons moins attention au cheminement de chacun, ce précepte a été un peu oublié. La conscience que l’enseignement comporte différents niveaux ou degrés semble s’être effacée. ll n’est pas hasardeux de penser que le non-respect de ce commandement est à la base de beaucoup de difficultés que nous rencontrons aujourd’hui au niveau de la transmission et de la vie de la Foi.

Saint Marc qui nous rapporte la Tradition de Simon-Pierre, premier apôtre et gardien de la Tradition, distingue clairement trois différents niveaux ou degrés où les moyens pédagogiques sont nettement différenciés. La démarche qui consiste à introduire l’homme de la rue directement dans l’intimité de la célébration du Mystère ne trouvera pas ici la justification. Elle ne correspond de toute façon que très peu à ce que nous savons de la Tradition des Apôtres et de la pédagogie de Jésus.

8. LA TRANSMISSION DE LA PAROLE SUPPOSE L’EXISTENCE DE CERTAINS LIEUX PEDAGOGIQUES

Un gros effort a été entrepris pour restaurer l’espace liturgique comme lieu de la pédagogie de la Parole. Il n’en est pas tout à fait de même pour le lieu que l’Evangile appelle: la Maison. Maison des disciples certes, mais encore celle de la vie familiale où l’accent est mis sur la vie fraternelle et communautaire, sur l’étude de la Parole, la célébration des fêtes et la prière.

Il y a là un travail urgent à entreprendre et à continuer. Peut-être rien n’est-il plus urgent que cette restauration de la maison familiale comme lieu de la transmission de la foi, et à défaut par des institutions pour remédier à la défaillance des parents.

Des « Maisons de la Parole » pour instruire à la fois parents et enfants pour qu’ils puissent devenir transmetteurs à leur tour. Tout commence en effet par la prise de conscience du devoir et de la vocation de transmetteur qui est à chacun selon son état de vie…

Conclusion

Huit points qui tracent une piste dans le territoire très très vaste, celui de la culture orale et de la pédagogie de Jésus.

Ce qui caractérise peut-être le plus cette terre dans ses modes de communication et de communion est bien la concomittance de la durée avec l’immédiat. En effet, s’il y a là d’une part, la conscience d’appartenir à une lignée spirituelle englobant famille et communauté, d’être inséré dans une chaîne d’engendrement où la personne trouve son identité et son épanouissement, il y a d’autre part l’expérience constante de la proximité des partenaires qui ensemble sont engagés dans une situation donnée.

La rencontre permanente dans un « bouche à bouche », de celui qui a plus d’expérience, lui-même héritier de la sagesse des anciens, avec celui qui en a moins pour commenter et adapter.

Cette constante actualisation de la tradition en elle-même, immuable, assure à l’enseignement des anciens sa permanence.

Transmettre et actualiser dans des situations toujours nouvelles, voilà ce qui nous est proposé.

Transmettre et faire passer dans les faits, c’est l’énoncé des quatre piliers de la vie chrétienne que donnent les Actes des Apôtres quand ils disent des premiers chrétiens :

Et ils étaient très assidus

à l’enseignement des Apôtres — à la vie communautaire

à la fraction du painet  à la prière     (Actes 2,42)

Nous entrons très rapidement dans l’ère d’une civilisation dite audiovisuelle. Des changements profonds sont en cours. Les médias forgent la mémoire collective. Elle est purement humaniste et pour tout dire hédoniste, presque tout entièrement tournée vers ce qui se passe et vers ce qui passe. Beaucoup d’enfants sont soumis plus de trente heures par semaine aux spectacles de la télévision. Le temps de la catéchèse pour ceux qui y vont est d’environ dix- sept heures par an !  Ce combat est par trop inégal. Et pour nous autres adultes, qu’en est-il ? Au bord de la mer il y a toujours celui qui passe, celui qui me voit et dit :

Viens — et je te ferai devenir

derrière moi — pêcheur d’hommes.

Anne et Bernard FRINKING,  Eglise Orthodoxe

Article paru dans « Tychique » n°45, sept. 1983, pp.33-40, sous le titre: « Quelques notes sur la transmission orale de la Parole de Dieu ».