7è D TO C — (Lc 6,27-38)
À la suite des béatitudes et des lamentations, qui annoncent le grand renversement des situations, cette deuxième partie des paroles de Jésus à ses disciples est centrée sur l’amour pour les ennemis (mentionné deux fois : v.27 et 35). Le verbe aimer(agapaô), qui apparaît ici pour la première fois, est répété six fois, sur les treize emplois de l’évangile de Luc. C’est dire l’importance de cet enseignement, alors que Jésus s’adresse non à un petit cercle de privilégiés, mais à tous ceux qui dans la masse de ces auditeurs, se mettent en situation de disciples : « Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez » (v.27). Il s’adresse donc à chacun de nous.
L’amour pour l’ennemi consiste à lui faire du bien
Aimer son ennemi ne signifie pas cautionner ses actes, ses paroles, ses attitudes ou ses opinions. Ce n’est nullement lui donner raison, il demeure un ennemi : celui qui se situe dans une opposition frontale — du moins en un moment. Il ne s’agit nullement de laisser la victoire au Mal et aux malfaiteurs. Bien au contraire.
L’amour pour les ennemis ne se base pas sur les SENTIMENTS. Mais sur la Parole de Dieu.Face à son ennemi, le disciple doit produire des ACTES : une consigne revient 4 fois, faire ou souhaiter du bien (v. 27. 28. 33. 35), déclinée aussi par les verbes prier, donner… Ce sont des verbes d’actions concrètes qui inscrivent le disciple dans une posture dynamique, proactive, et oblative envers ses ennemis.
La réponse du disciple ne se situe pas dans une volonté d’ignorer ou d’éliminer son ennemi, mais de le guérir, de le sauver du Mal, quitte à s’humilier soi-même aux yeux des hommes. Tant pis, si l’honneur en prend un coup, si les disciples y laissent jusqu’à leur tunique. Il faut, à ses ennemis, procurer du bien, donner, prier…
Notre conversion : passer de la réciprocité à la gratuité
La règle dans un monde pécheur est celle-ci : aimer ceux qui vous aiment, faire du bien à ceux qui vous font du bien, prêter à ceux dont on espère recevoir; les rapports humains habituels y sont caractérisés par une loi de réciprocité.
Mais dans le monde des disciples de Jésus, on exerce la loi de gratuité : l’amour véritable est un don gratuit, désintéressé et sans mesure. Il manifeste ainsi le vrai visage du Père révélé par le Christ. C’est tout le mystère de l’Incarnation et de la Croix qui sous-tend ainsi le discours de Jésus.
→Lors de la PASSION nous retrouverons dans les paroles mêmes de Jésus, moqué, sans tunique ni vêtement, la mise en pratique ultime de ce discours : une prière adressée à la miséricorde de Dieu —Père, Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font(23,34), un bienfait qui ne condamne pas et ouvre à la vie —Avec moi, aujourd’hui, tu seras dans le Paradis(23,43) — et un don sans mesure jusqu’au dernier souffle —en tes mains je remets mon esprit (23,46).
Ne jamais oublier que la miséricorde divine est la source
Il faut beaucoup d’audace pour témoigner de cet amour divin miséricordieux. En quoi consiste donc la miséricorde ? À ne pas juger, à ne pas condamner, à acquitter et donner. La miséricorde prend en considération la faute, la faiblesse et l’inconscience d’autrui, comme un père connaît celles de ses enfants. Cette attitude doit être radicale, puisqu’elle a Dieu pour MODÈLE, lui qui, dans les Écritures est souvent décrit comme miséricordieux.
Il n’y a donc rien de naïf en ces paroles : Aimez vos ennemis… à celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre… prêtez sans rien espérer en retour… pardonnez… C’est la mise en œuvre de la miséricorde. Et il faut bien plus de courage pour répondre aux affronts par l’amour, l’abaissement et le don de soi que par la vengeance. Nous en avons aussi un exemple en David vis-à-vis de Saül (1è lecture, 1 S 26).
Ici, Jésus ne dit pas encore que pour aimer il faut avoir reçu l’Esprit Saint, et que pour le recevoir il faut le demander instamment, car l’agapè, la miséricorde est effet de la grâce. La miséricorde a saSOURCEen Dieu. Il faut rappeler cette parole que Jésus prononcera plus tard, en montrant que l’amour d’un père terrestre, qui est mauvais, est déjà un aperçu de l’amour du Père qui se donne en donnant l’Esprit Saint :
Combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! (Lc 11,13)
