Pourquoi cette résistance à reconnaître le mal dans l’Église ?

Patrick C. Goujon Jésuite, professeur de théologie spirituelle et dogmatique (Centre Sèvres) Un an après la remise du rapport de la Ciase sur les abus sexuels, a-t-on avancé sur les racines théologiques de ce mal qui ronge l’institution catholique ? Le théologien Patrick C. Goujon, auteur de Prière de ne pas abuser (1), souligne ainsi la difficulté pour l’Église à concevoir l’existence du mal en son sein. La Croix du 10 octobre 2022.

Depuis un an que le rapport de la Ciase a été rendu public, une question n’a cessé de me travailler. Pourquoi est-ce si difficile de reconnaître le mal dans la violence qu’un adulte fait subir à un enfant, en particulier quand il se commet en Église ? Pourquoi ne voyons-nous pas le mal qui se commet autour de nous ? Certes, un pas immense a été franchi à l’automne dernier quand la Conférence des évêques et la Conférence des religieuses et religieux ont accepté les conclusions du rapport qui leur avait été publiquement rendu.

Des mesures diverses ont été prises, et beaucoup travaillent à rendre l’Église plus sûre. Mais demeure la question : pourquoi n’avons-nous pas reconnu le mal dans tant de violence ? À l’impunité des agresseurs, qui longtemps a prévalu, s’ajoute notre terrifiante immunité au mal, une cruelle capacité à ne pas nous laisser atteindre par le mal qui se fait sous nos yeux.

Sans doute est-il insupportable aux croyants, clergé et laïcs confondus, d’accepter de voir le mal que fait l’institution dans laquelle chacun place ses attentes les plus vives. Cela est bel et bien insupportable. Si l’Église est porteuse de salut, si, à tout le moins, on attend d’elle qu’elle offre secours et consolation, il est impossible de comprendre qu’elle abrite des criminels.

Et de cette impossibilité de comprendre une contradiction, on glisse, sans s’en rendre compte, à prétendre qu’il est impossible que ces faits aient eu lieu. Ce qui n’est pas pensable devient vite ce qui n’est pas possible dans les faits. Cette épreuve est une épreuve de la foi à laquelle il faut consentir sous peine de se réfugier dans une église de façade en laquelle seul le bien prévaudrait.

Alors pourquoi cette résistance à reconnaître le mal ? Elle s’entend déjà dans les expressions euphémisées par lesquelles nous désignons en Église les agressions (geste déplacé, faute contre le sixième commandement, pour parler d’agressions ou de crimes passibles de quinze à vingt ans de réclusion). La foi chrétienne dispose pourtant de la capacité à reconnaître le mal et à le nommer. De quelle puissance de dénonciation du mal dans ses formes diverses faisaient preuve les prophètes ! Pourquoi atténuer le mal qui se fait à nos proches ?

J’aperçois deux raisons. Nous avons, en Église, perdu l’orientation de la parole prophétique, sa destination. Dans les Écritures, elle est moins adressée aux ennemis d’Israël qu’au peuple élu lui-même et à ses guides. Or, nous avons repris en Église ce discours pour l’adresser à des ennemis extérieurs. Ce retournement a émoussé notre capacité à reconnaître le mal dont nous sommes coupables et nourri un sentiment d’être une religion assiégée. Il y a un enjeu spirituel de fond à retrouver la capacité à nommer précisément le mal dont nous sommes capables (et non à le dénoncer chez autrui, comme le rappelle la parabole de la paille et la poutre !).

Il me vient alors une seconde raison sous forme de question. Par quelle perversité avons-nous (nous, d’abord les clercs chargés de transmettre les Écritures) transformé la radicalité évangélique des Béatitudes en un nivellement de la conscience ? Déclarer que « Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 28) relève d’une morale portée à son point d’incandescence. Le Christ désigne l’horizon de la sainteté de Dieu à laquelle peut accéder tout être humain, non en prétendant l’accomplir mais en se mettant patiemment en route dans cette direction. En rien, cette morale ne peut signifier une égale gravité de la convoitise, de l’adultère et du viol.

Cette maximisation de la morale – qui nous assure que notre humanité peut être libérée de l’emprise et de la violence qui nous guette tous – a été retournée en minimisation des crimes. Le viol n’est pas plus qu’un regard concupiscent. L’absence jusqu’il y a peu de mois de la notion d’agression sexuelle dans le droit canonique est le signe du fondement institutionnel de cette culture de l’aveuglement dont il faudra du temps et beaucoup de travail pour nous en départir. S’interroger sur les raisons d’un tel biais dans nos interprétations des Écritures est urgent.

La reconnaissance du mal est une épreuve de la foi lorsque nous cessons de considérer que le mal n’a toujours lieu qu’ailleurs, chez les autres, chez ceux que l’on a définitivement rangés comme les acteurs reconnus du mal. Le mal frappe au cœur des croyants, comme il s’est glissé dans l’entourage le plus proche du Christ. Sombre nouvelle ? Non, c’est un bien que de reconnaître le mal.

Dans les Écritures, la dénonciation de la violence et du mensonge va de pair avec l’assurance que le mal qui traverse notre histoire et fait des victimes par milliers ne sera renversé que par un « agneau », agneau égorgé, qui se tient debout (Ap 5, 6). Il pourra entraîner avec lui ceux qui « ont subi la grande épreuve », laissant en dehors de la cité sainte « les chiens, les sorciers, les débauchés, les meurtriers, les idolâtres, et tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge ! » (Ap 22, 15).

Pourquoi un tel langage proféré de l’intérieur de la foi à l’encontre des coupables et de leurs complices paraît aujourd’hui excessif à nos oreilles, trop oublieux que nous sommes des invectives d’un Bernard de Clairvaux ou d’une Catherine de Sienne aux clercs de leur temps ? Nous avons perdu le sens du mal dans lequel nous baignons et dont la libération vient pour tous en le dénonçant. Tout n’est pas noyé dans une culpabilité globale et indifférenciée. Apprenons à reconnaître le mal : c’est une épreuve à courir, celle que la foi permet de remporter.

Où donc se tient alors la bonne nouvelle ? Dans le corps du ressuscité marqué par la Croix. C’est-à-dire : dans la violence qu’il est donné de pouvoir traverser. Nier la violence, c’est s’y condamner. La reconnaître est le premier pas de l’espérance.

(1) Seuil, octobre 2021.