Renouer avec les milieux populaires, enjeu du catholicisme contemporain

Yann RAISON du CLEUZIOU, politologue, professeur des universités en science politique. Auteur de Vers une Église sans peuple – Serge Bonnet et le catholicisme populaire (éditions du Cerf)

Au début du mois, le nouveau président de l’épiscopat Mgr Jean-Marc Aveline avait plaidé pour que l’Église « garde sa liberté de parler » afin de « ne pas être à la remorque des idées dominantes ». « L’Église n’a pas d’adversaire, mais elle a un message, et elle doit le dire, que ce soit facile ou pas », s’était écrié l’archevêque de Marseille.

Mgr Aveline avait aussi évoqué « l’attrait d’une plus claire identité chrétienne dans une société très plurielle, l’attrait de racines traditionnelles dans un contexte où les repères manquent ». Dans son discours d’ouverture de l’assemblée le cardinal avait fait une mise en garde en estimant que « si le désir d’identité est parfaitement légitime, l’extrémisme identitaire en est une caricature dangereuse ». Cette inquiétude peut être mal comprise ou déformée, à l’image de cette chroniqueuse sur BFMTV le 18 novembre – qui affirmait sans citer ses sources qu’il y avait une montée de l’intégrisme catholique dans les prisons françaises. Il y a bien une radicalisation religieuse en France mais pas chez les chrétiens, comme l’illustre une longue étude de l’Ifop.

Plus largement, si le catholicisme se minorise en France, il y a aussi un besoin d’appartenance qui interroge l’institution, laquelle avait malencontreusement chassé les milieux populaires pendant les années 60, comme l’avait relevé le sociologue et historien Serge Bonnet dont Yann Raison du Cleuziou vient d’écrire la biographie.

Esprit indépendant et inclassable, à la fois libertaire et conservateur, la vie du dominicain Serge Bonnet apporte un jour tout à fait inattendu sur l’histoire tumultueuse du catholicisme des années d’après-guerre et d’après-concile. Yann Raison du Cleuziou nous offre ici en historien confirmé le double portrait, en miroir, d’un homme et d’une époque.

Dans les années 1960, une partie du clergé français se lance dans une vaste croisade contre la « piété populaire » : les statues de saints sont congédiées des églises et les dévotions accusées de charrier une forme de paganisme.

Serge Bonnet, après avoir partagé ce combat pour un christianisme « modernisé », se ravise lorsqu’il en découvre les conséquences sur les ouvriers d’origine polonaise ou italienne de la Lorraine sidérurgique. Il prend alors la défense d’une  spiritualité incarnée, à l’encontre de la religion épurée et abstraite des intellectuels.

À la fois sociologue au CNRS et prédicateur médiatique, il attaque violemment le néo-cléricalisme des avant-gardes théologiques – y compris au sein de son ordre ! – et se fera le héraut de l’autonomie des laïcs.
Voici l’histoire haute en couleur d’un esprit libre et d’un dissident orageux.

Professeur de sciences politiques à l’université de Bordeaux et membre de l’Institut de recherche Montesquieu, Yann Raison du Cleuziou s’est spécialisé dans l’histoire et la sociologie du catholicisme contemporain. Il a publié notamment À la droite du Père (2022) et Une contre-révolution catholique. Aux origines de La Manif pour tous (2019).