Taybeh, ce dernier village chrétien de Cisjordanie qui « vit dans la peur permanente des attaques » israéliennes

Charlie Deulme, envoyée spécial pour La Croix à Taybeh (Cisjordanie). Publié sur le site de La Croix le 17 juillet 2026

Un Israélien filme un habitant palestinien, près de Taybeh, en Cisjordanie, le 25 juin 2026.

Cerné par les colonies et les avant-postes israéliens, le village palestinien de Taybeh, où Jésus a séjourné, voit ses terres se réduire, son économie s’effondrer et ses habitants quitter le pays. La communauté chrétienne redoute désormais de disparaître.

Un troupeau de moutons barre l’entrée du village palestinien de Taybeh, perché sur une colline à 30 km au nord-est de Jérusalem. Encadrées par deux jeunes bergers enturbannés, les bêtes obligent les voitures à mordre le bas-côté.

« Depuis juillet dernier, pas un jour ne passe sans que des colons entrent dans le village pour provoquer ou agresser les habitants », lance d’emblée le père Bashar Fawadleh, à l’entrée de l’église latine du Christ-Rédempteur, dont il a la charge depuis cinq ans. « Le dernier village palestinien entièrement chrétien de Cisjordanie est désormais menacé dans son existence même », alerte le prêtre de 38 ans, sous un clocher flanqué d’un drapeau palestinien et d’une bannière du Vatican, défraîchis par le soleil.

La présence chrétienne à Taybeh (de son ancien nom Éphraïm) remonte aux premiers temps du christianisme. C’est ici que, selon l’évangéliste Jean (11, 54), Jésus, recherché par les autorités religieuses, se serait retiré avec ses disciples peu avant sa Passion. Le village compte aujourd’hui 1 208 habitants, tous chrétiens, répartis entre trois paroisses : latine, grecque catholique melkite et grecque orthodoxe. Sa diaspora, elle, rassemble près de 15 000 personnes, établies principalement en Europe et en Amérique du Nord. « En trois ans, quinze familles sont encore parties à l’étranger. Les gens ont très peur face à la flambée de violences des colons », déplore le père Bashar Fawadleh.

Quinze nouveaux avant-postes créés en un an

L’alerte ne date pas d’hier. Dès 1984, Emmanuel Tranchant, directeur de l’école de l’Isodière, revenu d’un séjour scout en Terre sainte, dénonçait dans un bulletin de l’Œuvre d’Orient l’« encerclement » de la communauté chrétienne de Taybeh, « entourée d’installations militaires israéliennes et de colonies juives ».

Quarante-deux ans plus tard, le constat demeure, mais la pression s’est brutalement renforcée après les attaques meurtrières du 7-Octobre. Assis dans son bureau paroissial, le père Bashar Fawadleh décrit un village pris en étau entre la colonie d’Ofra à l’ouest, celles de Kokhav Hashahar à l’est et de Rimonim au sud – trois implantations jugées illégales par le droit international. Il énumère aussi les menaces quotidiennes, les voitures incendiées et les tags racistes.

Les oliveraies sont aujourd’hui devenues largement inaccessibles aux villageois, dont beaucoup dépendent de la culture des olives. À cette dépossession progressive s’ajoutent les incendies : en juillet 2025, les flammes ont menacé l’église byzantine Saint-Georges, l’un des plus anciens édifices chrétiens de Palestine.

Perché sur les vestiges de cette église du Ve siècle, Michael, employé de la paroisse latine, désigne les caravanes blanches qui se détachent sur les crêtes alentour. « Quinze nouveaux avant-postes ont été créés à l’est de Taybeh depuis un an », assure-t-il, avant de confesser à voix basse ses rêves d’exil. « Le père Bashar est bon avec moi, il m’a donné un travail. Mais il n’y a pas d’avenir ici. J’ai des cousins au Guatemala. Dès que je pourrai, je les rejoindrai », confie le jeune homme de 22 ans.

« Nous croyons en la force de la prière »

En lisière du village, Madees Khoury s’assoit à l’ombre du hangar où est brassée depuis 1994 la célèbre bière Taybeh, exportée dans le monde entier. Fille du fondateur de la première brasserie du Moyen-Orient, elle en est aujourd’hui la directrice générale et la maître-brasseuse. « Les chrétiens ne représentent déjà plus que 1 % à peine de la population en Cisjordanie… Et ce sont les plus éduqués, les plus motivés, ceux dont nous avons le plus besoin, qui partent les premiers », soupire-t-elle.

Jusqu’ici, les colons se sont contentés de circuler sur la route devant l’usine, sans tenter d’y entrer. « Je touche du bois », lâche la quarantenaire, en frappant doucement la table.« Comme partout en Cisjordanie, nous vivons dans la peur permanente des attaques. Chrétiens, musulmans, cela n’a aucune importance. Pour eux, nous sommes d’abord des Palestiniens qu’ils veulent voir partir », souffle-t-elle.

Lasse, Madees égrène les retards, parfois les annulations de commandes, provoqués par la multiplication des check-points, les obstacles douaniers et les restrictions à l’exportation. « Depuis le 7-Octobre, notre activité s’est effondrée de 70 % », affirme-t-elle. À ses yeux, l’État hébreu ne se contente plus de restreindre les déplacements et l’accès aux terres, ni de laisser les Palestiniens subir les violences des colons et de l’armée. « Ils veulent nous étouffer économiquement », dénonce-t-elle.

Quelques mètres plus haut, dans son église, devant une mosaïque représentant le séjour du Christ à Taybeh, le père Bashar refuse pourtant de céder au désespoir. « Nous sommes chrétiens, nous croyons en la force de la prière, insiste-t-il. Comme Jésus, nous sommes nés sur cette terre. Et comme lui, nous mourrons ici. »

Paroles

Père David Neuhaus, ancien supérieur des jésuites de Terre Sainte, citoyen israélien à Jérusalem depuis 1977

« Les chrétiens ne sont pas traités différemment des autres Palestiniens : comme les chrétiens en Israël, ils sont ciblés avant tout parce qu’ils sont Palestiniens. Mais la communauté est si petite, que chaque famille qui part est un désastre et menace son existence même en Terre Sainte. Les chrétiens représentent moins de 1 % de la population dans les territoires palestiniens occupés. Beaucoup émigrent parce qu’ils ne voient plus d’avenir pour leurs enfants. L’Église essaie de les soutenir, mais elle ne peut pas créer une société alternative. C’est à la communauté internationale d’agir. Les déclarations de solidarité ne suffisent pas : il faut une pression réelle sur Israël pour mettre fin à l’occupation. »